Scorbut : portrait d’un serial killer

C’était la maladie des marins par excellence, on la pensait disparue depuis lurette, et pourtant : le scorbut n’a semble-t-il pas dit son dernier mot. On l’a diagnostiqué jusqu’au CHU du Kremlin-Bicêtre voici deux ans. La bonne nouvelle, c’est qu’on sait comment le traiter. La mauvaise, c’est que son retour en dit long sur l’état des carences alimentaires dans nos sociétés… Petite histoire d’un tueur en série silencieux dont on se croyait pourtant débarrassé depuis le 19e siècle grâce à la Royal Navy d’une part, à pas mal d’empirisme d’autre part.

(cet article est à retrouver dans le Blog « Histomède » tenu par Jean-Christophe Piot - @Padre_Pio - afin de présenter sa version de l’histoire de la médecine).
C’était la maladie des marins par excellence, on la pensait disparue depuis lurette, reléguée sur les rayons réservés aux ouvrages d’histoire de la médecine, et pourtant : le scorbut n’a semble-t-il pas dit son dernier mot. On l’a repéré en Australie ou aux États-Unis, et on l’a diagnostiqué jusqu’au CHU du Kremlin-Bicêtre, voici deux ans.
La bonne nouvelle, c’est qu’on sait parfaitement comment le traiter. La mauvaise, c’est que son retour, même discret, en dit long sur l’état des carences alimentaires dans nos sociétés…
Petite histoire d’un tueur en série silencieux dont on se croyait pourtant débarrassé depuis le 19e siècle grâce à la Royal Navy d’une part, à pas mal d’empirisme d’autre part.

Et si Saint Louis n’était pas mort de la peste ou de dysenterie, comme on le pensait jusqu’ici, mais d’un scorbut particulièrement gratiné après des mois d’un régime alimentaire qu’on ne recommande à personne ? C’est en tout cas la thèse du médecin légiste Philippe Charlier, thèse qui s’appuie sur l’analyse de la mâchoire inférieure bien édentée de ce brave Louis IX, pieusement conservé à l’abri de Notre-Dame de Paris depuis qu’on l’avait rapatrié de Carthage, où le souverain avait cassé sa pipe au cours de la huitième croisade. Joinville, compagnon fidèle du roi, en décrivait alors les symptômes dans ses Mémoires : « la peau de nos jambes était couverte de tâches noires et terreuses comme une vieille chaussure, leur chair se desséchait tandis que celle de nos gencives pourrissait… »

Anecdotique ? Oui et non : les travaux du Dr. Charlier confirment une nouvelle fois que le scorbut n’est pas brusquement apparu à l’époque moderne même si les médecins de l’Antiquité ou du Moyen Age ne mettaient pas de nom nom ni de diagnostic précis sur une pathologie dont les symptômes les plus caractéristiques – dents déchaussées, gencives purulentes, œdèmes, hémorragies cutanées et on en passe – peuvent évoquer d’autres maladies : après tout, une gingivite et une bonne vieille haleine de phoque ne sont pas propres au scorbut.

Quand le scorbut avait le vent dans le dos

Alors pourquoi associer presque instinctivement le scorbut à l’âge de la marine à voile et des grandes explorations ? Parce qu’il y a trouvé un merveilleux terrain pour tuer un maximum de gens. Sans les remarquables progrès de la science maritime à la fin du Moyen Age, le scorbut n’occuperait pas la place de choix qui est la sienne dans l’imaginaire collectif, riche en pirates édentés et en marins amorphes, épuisés par la maladie qui les ronge, crachant tristement une molaire de temps à autre par-dessus le bastingage.
 

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Oupf, toutes nos vexfcuves.
 

Lorsque Christophe Colomb et ses copains commencent à sillonner le vaste monde, les navires qu’ils utilisent sont de petits bijoux de technologie navale, capables d’embarquer dans leurs cales tout le nécessaire pour tenir des semaines, voire des mois en mer avant de faire escale quelque part pour y trouver les aliments frais qu’on ne sait pas encore comment conserver à bord. Un exemple ? Si Christophe Colomb ne met que cinq grosses semaines à rejoindre l’Amérique du nord, Vasco de Gama met de son côté onze mois à atteindre les Indes Orientales après être parti de Lisbonne en juillet 1497.

Et ça, c’est un vrai problème dans la mesure où le scorbut est précisément la douloureuse conséquence d’une carence en vitamine C, un acide aqu’on ne mettra en évidence qu’en 1932 et qu’on trouve dans les fruits et les légumes – oranges, citrons ou même, horresco referens, navets et choux de Bruxelles (hélas). Et le problème d’une carence en vitamine C, c’est qu’elle est indispensable à l’organisme : elle permet au collagène de maintenir sa structure et donc à des tissus comme les vaisseaux sanguins de ne pas partir en sucette après quelques semaines, quand le corps commence à sérieusement réclamer sa dose.

Pour la plupart des mammifères, pas de problèmes : leur corps en sécrète naturellement. Pour les primates en général et pour l’être humain en particulier, pas de pot : une bonne blague évolutive signée Mère Nature fait que ce n’est pas le cas. Et qu’ils doivent compenser en allant chercher la vitamine C là où elle est, dans la viande, les fruits, les légumes ou dans des plantes comme le persil. Et encore, à condition de ne pas les cuire mais de les bouffer tels quels ou presque, plus généralement : la vitamine C est une grande timide qui se décompose dès qu’on l’expose à l’air, à la chaleur ou à la lumière.

« Capitaine, ve piffe du fang et v’ai les infivives qui fe barrent en férie »

Et là, on ne sait pas comment vous vous imaginez le repas quotidien à bord d’une caravelle du 16e siècle ou d’un vaisseau de ligne du 18e siècle, mais autant vous dire qu’on n’y fait pas spécialement dans l’alimentation de qualité. Mangez bougez, ça oui. Mais le régime alimentaire moyen tient du cauchemar de nutritionniste : biscuits, viande séchée ou salée, cuite et recuite, galettes de farine, eau plus ou moins potable, bière et autres alcool…

Bref, pas l’ombre d’une vitamine C à l’horizon. Et ça, ça a des conséquences assez violentes, parfaitement décrites dans les journaux de bord de capitaines qui savent pertinemment à quoi s’attendre – ils n’ont en revanche pas le moindre indice des raisons qui font que leur équipage se met soudain à développer des symptômes tous plus douloureux les uns que les autres :  fatigue intense, gingivite, dents déchaussées, œdèmes, douleurs musculaires et articulaires, éruptions cutanées, pâleurs, saignements au nez, aux parties génitales ou aux yeux… Le déclin est lent mais douloureux, jusqu’à ce que la « peste des mers » finisse par avoir la peau des matelots soit par épuisement, soit des suites d’une maladie infectieuse que l’organisme se trouve incapable de combattre. Bref : une mort particulièrement moche, ce qui ne fait rien pour entretenir le moral des copains.
Impossible de chiffrer le nombre de marins morts du scorbut, mais il se chiffre en dizaine et en dizaines de milliers – un million entre 1600 et 1800 d’après l’historien anglais R.E. Hugues. Ce qui n’est pour être franc pas forcément un gros problème aux yeux des armateurs : la plupart du temps, trouver des marins n’est pas difficile et il suffit de partir avec un équipage en sureffectif pour s’en tirer à peu près, en tout cas pour assurer la manœuvre malgré les pertes. Sympathique, non ?

Comprendre

Avec une mentalité pareille, la question de savoir comment se protéger du scorbut – un terme d’origine sans doute islandaise (du norrois skyrbjug, à vos souhaits) qui apparaît en français à partir du 16e siècle – reste longtemps intacte. Même si les marins de l’époque ne sont pas aveugles et constatent vite que leur état de santé s’améliore radicalement lorsqu’ils font escale dans des terres où ils peuvent se procurer des produits frais. La théorie leur manque, mais la seule observation empirique suffit – ce qui ne change rien au problème : comment transporter des aliments frais sans que tout cela ne finisse par pourrir en mer après quelques jours ?

La réponse va être longue à venir, même si quelques visionnaires flairent assez tôt la solution comme le français François Martin, un apothicaire qui écrit en 1604 dans sa Description du premier voyage fait aux Indes orientales, qu’il n'y a « rien de meilleur pour se préserver de cette maladie que de prendre souvent du jus de citron ou d'orange, ou manger souvent du fruit, ou bien faudra faire provision des sirops de limon, d'oseille, d'épine-vinette ou d'une herbe appelée coclearia, qui semble porter en soi le vrai antidote, et en user souvent ». Ou comme le patron des toubibs de la Compagnie Anglaise des Indes Orientales, John Woodall : en 1617, le cher homme recommande noir sur blanc de faire consommer des agrumes aux hommes pour se protéger du scorbut, un salutaire conseil dont tout le monde se cogne avec intensité pour l’excellente raison que personne ne sait comment ça fonctionne.

La première étude clinique de l’histoire

Du coup, ça continue de tomber comme des mouches pendant un gros siècle encore, avant qu’un autre médecin anglais ne fasse d’un seul coup avancer la science et les études cliniques, en 1742. Cette année-là, l’Angleterre est évidemment en guerre contre quelqu’un, en l’occurrence contre l’Espagne et se retrouve proprement ridiculisée lorsqu’un de ses vaisseaux, le HMS Gloucester, doit être abandonné en pleine mer par ce qui reste de l’équipage, faute d’hommes valides pour le manœuvrer…  Là, ça commence à faire beaucoup et la Royal Navy décide de se pencher sérieusement sur la question du scorbut. Et elle a du pot, la Royal Navy, parce qu’elle compte dans ses rangs James Lind, un Ecossais qui a lu les écrits de son confrère John Woodall et qui va rester comme le premier médecin à avoir mené une étude clinique digne de ce nom sur une douzaine de marins, à bord du HMS Salisbury.  Rigoureux, Lind sépare ses douze malades en deux groupes. Au premier, il donne du vinaigre, du jus d’ail , du cidre ou de l’eau de mer. Au deuxième, des jus d’orange et de citron – ce qui doit être au passage très sympathique à siroter quand on a les gencives en feu, mais ça fonctionne au-delà de toute espérance. En moins d’une semaine, les six hommes d’équipage ont vu leur état sérieusement amélioré pendant que les autres… Disons qu’ils ont rejoint la longue liste des martyrs de la science.

Les agrumes permettent de lutter contre le scorbut : Lind 1, scorbut 0. On pourrait se dire que face à une démonstration aussi nette, l’affaire est faite – eh bien pas vraiment. Lind a bien saisi le principe mais n’a pas les ressources pour comprendre le mécanisme à l’œuvre. En appliquant la théorie des humeurs, il en conclut qu’il faut jouer sur l’humeur sèche, acide, pour rétablir l’équilibre avec l’humeur humide, forcément renforcée à bord des navires. Et recommande donc la consommation d’acide hydrochlorique, mélangé aux rations d’eau potable ou à du moût de malt. Et voilà comment on se retrouve à consommer une boisson parfaitement inefficace pour la bonne raison qu’il n’y a pas là-dedans l’ombre d’un milligramme de vitamine C… Il faut attendre 1799 pour que la Royal Navy s’en tienne au bon vieux jus de citron au plutôt au lemon rob, qui y ajoute un rien d’alcool – un secret militaire généralisé sur ses navires à partir du début du 19e siècle, et plus ou moins copié par les flottes des autres nations maritimes.

Gagné ? Presque mais pas encore. Avec le temps, la marine anglaise commence à remplacer son lemon juice par du jus de citron vert, importé par navires entiers de ses colonies indienne. Et ça, ça a l’air super sur le papier : le citron vert (lime juice) est bien plus acide au goût que le citron jaune, donc youpi. Sauf que le citron vert est nettement moins riche en vitamine C que l’autre… Bref, le remède reste efficace – mais nettement moins, ce dont personne ne se rend compte grâce au développement de la marine à vapeur, qui raccourcit les temps de trajet. A part pour les équipages des baleiniers, souvent partis pour des courses au large d’un, deux ou trois ans, le remplacement du lemon juice par le lime juice n’a donc pas de conséquences visibles en mer, d’autant que la découverte des conserves en 1804 a aussi beaucoup fait pour l’amélioration de l’alimentation des marins. En revanche, la confusion peut causer de sacrés dommages dans certains cas, par exemple dans le cadre des expéditions polaires…

Reste qu’à partir du milieu du 19e siècle, les grandes épidémies de scorbut sont surtout à signaler sur terre : la grande famine d’Irlande, de 1845 à 1852, provoqua en tout plus d’un million de morts, dont beaucoup du scorbut : les récoltes de pommes de terre, pauvres en vitamine C mais abondantes, avaient été ravagées par le mildiou. On retrouve ensuite des épidémies de scorbut de loin en loin, au temps de la Ruée vers l’or en Californie (1848-1856, dans les 10 000 morts tout de même), pendant la guerre de Sécession (1861-65) ou lors du siège de Paris, en 1870, mais les chiffres n’ont plus rien à voir avec le massacre de l’ère de la la marine à voile : dès que les circuits d’approvisionnement sont rétablis, les carences se comblent à peu près naturellement.

Même si personne ne comprend encore comment : pour ça, il faut attendre les travaux de deux chercheurs norvégiens, Axel Holst et Theodor Frølich. Lorsqu’ils travaillent sur le béribéri en 1907, ils font joujou avec des cochons d’Inde. Or, cette brave bête est l’un des rares mammifères avec les primates à ne pas être fichu de produire lui-même de l’acide ascorbique : ça ne rate pas, en cherchant à leur faire choper le béribéri, les deux chercheurs leur font surtout attraper le scorbut. Un vrai coup de pot, puisque leur découverte met en évidence le rôle des carences alimentaires dans le développement de la maladie.

Pour enfin comprendre comment « fonctionne » le scorbut, il faudra en revanche attendre 1932 et la découverte de la vitamine C par le scientifique hongrois Albert Szent-Györgyi, qui isole l’acide ascorbique, dont l’étymologie reflète la loooongue histoire médicale…

1- Le record du taux de vitamine C étant brillamment détenu par le fruit de l’amla, ou groseille népalaise, avec 610 milligrammes de vitamine C pour 100 grammes. La goyave, avec 228 mg pour 100 g, se classe honorablement. Allez, on finit sa salade de fruits, et sans râler.
2- Et comme la nature a de l’humour, la vitamine C est bel et bien un acide. Mais pas le bon.


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