«L'écume des jours sans écume» : chronique d'un service de réanimation (22-24 mars)

Le Pr Jean-Paul Mira est le chef du service de Médecine Intensive et Réanimation de l’hôpital Cochin. Depuis le 14 mars, il tient une chronique de la vie de ce service. Coups de griffes, coups de coeur, fatalisme et solidarités : un regard vif sur des heures sombres. En voici des extraits.

Le Pr Jean-Paul Mira est le chef de service de Médecine Intensive et Réanimation de l’hôpital Cochin (Paris 14e).
Depuis le 14 mars, il tient sur son compte Facebook une chronique de la vie de ce service.
Nous en reproduisons régulièrement des extraits, avec son accord.

Au temps du Covid : chronique d'un service de réanimation (14-17 mars)
«Que vos battements d’ailes…» : chronique d'un service de réanimation (18-21 mars)



22 mars : «Le mur et les étoiles»


Vous allez nous aider !

J'ai un projet pour vous, un projet de dimanche de pluie que vous allez transformer en arc-en-ciel.
Je vous demande de faire faire à vos enfants des dessins pour mon équipe.
Pour les plus grands, demandez-leur de nous écrire un poème.
Ces oeuvres de soutien et d'amour, vous me les envoyez à mur.antivirus@gmail.com
À l’occasion d'une rupture nécessaire de confinement, vous me les envoyez par la poste dans le service de réa à Cochin. Elles iront dans notre salle de détente, nos couloirs, dans les chambres des patients.
Vous allez créer un mur anti-virus. Vous allez renforcer les murs de la réa.  

Dans mon service de 24 lits, lundi un quart était «dédié » COVID19, mardi la moitié, jeudi et vendredi les trois quarts, ce jours tous nos lits sont réservés à ces malades. L'hôpital se transforme sous mes yeux. Comme les hôpitaux pour «gazés de la grande guerre» sont devenus des sanatoriums, comme les petits hôpitaux deviennent des centres gériatriques, l'hôpital devient COVID19 majoritaire.

Confiner veut dire « Reléguer dans un certain lieu» mais aussi «Toucher à, être voisin de, être très proche de…» C'est drôle, Michel Serres aurait apprécié !

Pour le moment, l'eau est aux épaules à Paris. C'est bien. Les départements 93 et 95 ont commencé à déborder. Mais on n'arrête pas l'eau, et la semaine à venir va être une expérience inédite.

Les besoins ? Des moyens de surveiller l'oxygénation des malades (saturomètres manquants dans un hôpital saturé !) mais aussi des thermomètres.
Messieurs les politiques vous avez rendu l'hôpital exsangue avec vos restrictions budgétaires et la complicité de la loi HPST, que nos directions ont appliqué avec scrupule.

Nous allons sortir de cette crise parce que nous aimons notre travail.
Mais est-ce un travail ? Laisse t-on un patient dans son lit, comme on laisse un ordinateur éteint, une trousse à outil fermée ?

Nous ne pouvons pas emmener la détresse des patients avec nous.
Mais nous laissons un peu de nous sur leur peau, dans leurs terminaisons nerveuses.
La caresse, le mot, le sourire partagés avec ceux dont on ne peut pas prendre la place - car la souffrance ne se partage pas -, tous ces moments d'humanité nous reviennent le soir.

On ne se fait pas une carapace.
On apprend à refaire son stock de mots, de regards, de peau douce et chaude - et surtout pas de carapace - pour le prochain patient. Nous lui laisserons ce que nous pouvons, avec le temps qu'on nous laisse pour le faire.

Pour des salaires de 1300 euros à 2200 euros par mois, les aides-soignantes, les IDE, les kinésithérapeutes, les manipulateurs radio, les équipes de ménage, les cadres de soins, mais aussi les internes, les PH, les PU-PH, vous offrent un service 6 étoiles.
6 étoiles qui vous resteront dans l'âme 1 mois, 1 an, 10 ans après. Vous vous rappellerez ce sourire, cet accent antillais si doux.

Alors… Il est plus important que les médias parlent de ces soignants atteints du virus que de tel ou tel footballeur ou basketteur malade lui aussi. On les prendra en charge tous, si on peut encore le faire.

Cette chronique est pour mes trois enfants.
J'ai dû les éparpiller dans toute la France pour pouvoir soigner ceux qui ne choisissent pas.
 

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«Le virus triste de se faire attraper au filet»



23 mars : «Cédric et la Dame»


Merci pour les premiers dessins reçus sur mur.antivirus@gmail.com. Déjà 25… Je veux recouvrir un mur, deux murs, toute la réa d'espoir et de visions d’enfants. J'ai vu des dessins qui mouillent les yeux.

Elle m'a quitté.
Depuis le début de la crise elle est partie.
Elle s'affiche indécente partout mais je ne la vois plus, moi qui depuis des années vivais à ses côtés.
Pourtant je sais qu'elle va revenir.
Je ne l'attends pas, je ne l'espère pas.
Elle fait partie de ma vie et pourtant je lutte contre elle tous les jours.
Depuis que nous avons exclusivement des patients COVID19, nous n'avons pas eu de morts.

Alors quel contraste avec ces chiffres donnés chaque jour, cette mort égrainée qui nous stupéfie et qu'on banalise.
Quel intérêt y a t-il à donner ces chiffres?
Quel intérêt à comparer les chiffres de morts de jours en jours, de pays à pays.
Qui y croie ?
La mort, ma compagne de 30 ans, je la connais : elle n'a pas de frontières et ne respecte rien.
Ni nationalité, ni religion, ni âge, ni compte en banque.

«En Italie, après une augmentation jamais vue samedi, il y a une baisse formidable dimanche... »
Quelle connerie de journaliste...
Quand tous les plus faibles seront partis, les chiffres vont baisser car on ne meurt qu'une fois, je suis désolé de vous le dire (il y aurait une exception publiée et beaucoup de rêvées).
Quand on passe de 650 à 800, puis de nouveau à 650… On parle de catastrophe, de chiffres inacceptables. Pas de «baisse», car c'est un retour au niveau précédent.

Qui meurt ?
On n'en parle pas.
Qui sont ces personnes qui n'auront pas l'enterrement voulu, confinement oblige ?
C'est ce collègue urgentiste. Mon équipe en parle. La peur est là, mais la passion est plus forte.
Mais les autres qui sont-ils ?

Ils sont vieux, ne sont pas traités en réanimation pour la majorité.
Ils sont accompagnés dans leur fin de vie, enfin je l'espère.

Parlez-nous de ces inconnus ou ne donnez plus de chiffres.
La mort ne peut pas être anonyme.

Une de mes premières rencontres avec la Dame.
J'étais infirmier de nuit pendant mes études, dans un centre de rééducation.
Il y avait un jeune homme de 18 ans, cancer métastasé, en soins palliatifs.
J'avais 22 ans. J’étais proche de lui.
Une nuit il m’appelle, agité, me dit qu'une femme est dans sa chambre, près de son lit.
Je lui montre en fouillant la chambre que tout cela n'a pas de sens.
Je pars. En lui demandant de ne plus appeler pour cela.
À 6H30 je l'ai retrouvé mort dans son lit.

Je suis quelqu'un de rationnel, agnostique.
Mais Cédric - son prénom, jamais oublié 31 ans durant -  avait rencontré sa mort.
Je ne l'avais pas écouté. Je ne l’avais pas assisté. Trop jeune, ou pas encore assez soignant.

À Cochin, nous avons 16% de mortalité sur l’année. 320 décès par an. Vous ne le savez pas mais les aides-soignantes, les IDE, s'occupent merveilleusement de leurs patients, vivants et morts, luttent avec eux mais après la mort les lavent et les présentent au mieux. Pour la familles, pour que la rencontre se fasse le mieux possible.

Cette chronique est pour Cédric.
Car on ne meurt vraiment que quand on ne pense plus à vous, quand on ne parle plus de vous.



24 mars : «L'écume des jours sans écume»


Paris était magnifique ce matin en venant.
Dans le service, un moment de détente, l’heure des croissants, de vos croissants.
Et puis cet appel général pour transférer au plus vite l’occupante de la chambre 20 dans une unité pour sévérité moindre, pour prendre à la place un patient des urgences qui va mal.
Les croissants restent sur la table, les corps fatigués se lèvent : préparer le brancard, transférer la patiente, nettoyer la chambre, aller chercher le patient aux urgences… À 7H10, alors qu’elles et ils ont pris leur service à 19h30.

Incroyable pour qui n'a pas assisté à ce ballet qui s'organise seul, cette explosion d’énergie.

J'ai sélectionné des livres que j'adore et créé une bibliothèque de service où chacun, chacune peut se servir. Le personnel sera nourri corps et esprit, pour tenir car le temps va être long.

Pour les patients de réanimation le temps n'existe pas.
Ils sont endormis (un peu comme vous en ce moment de confinement : pas de rencontre, un vieux survêtement confortable, Netflix, Netflix… L'écume des jours sans écume, la Méditerranée plutôt que l’Océan).
Une vie suspendue. Au dessus du gouffre, mais heureusement beaucoup toucheront l'autre bord, pour un nouveau départ.
 

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«...Votre frère appelle régulièrement pour prendre de vos nouvelles...
Je vous retrouve mercredi.»
Pauline, infirmière

Pour combler ce trou d'existence, nous avons dans le service «le journal de bord», un journal intime que nous remplissons, ainsi que la famille, à destination du patient.
Nous y écrivons tout ce qui fait le quotidien, le sien, le notre.
Ce que nous voulons, c'est combler le vide des jours non vécus quand le patient se réveillera.
C'est le journal du patient: il le récupèrera quand il sortira.
Il arrive que la famille enterre le patient décédé avec ce journal. Les mots non dits mais échangés partent alors avec son destinataire.

C'est un lien de vie avec quelqu'un d'endormi mais présent, vivant, humain.
En pleine crise Covid, et contrairement à d’habitude, nous proposons aux familles d'en emmener un pour écrire à la maison.
Dans le service, tout le monde peut écrire, AS, IDE, médecins. Le personnel paramédical écrit plus facilement que les médecins.
Peut-être que la relation plus physique entre les patients et celles et ceux qui les lavent, les changent, les nourrissent, facilite ou favorise ce besoin d'écriture et de mots.

Cette chronique est pour tous les écrivains, toutes les écrivaines du service.

Jean-Paul Mira

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