Au temps du Covid : chronique d'un service de réanimation (14-17 mars)

Le Pr Jean-Paul Mira est le chef du service de Médecine Intensive et Réanimation de l’hôpital Cochin. Depuis le 14 mars, il tient une chronique de la vie de ce service. Coups de griffes, coups de coeur, fatalisme et solidarités : un regard vif sur des heures sombres. En voici des extraits.

Le Pr Jean-Paul Mira est le chef de service de Médecine Intensive et Réanimation de l’hôpital Cochin (Paris 14e).
Depuis le 14 mars, il tient sur son compte Facebook une chronique de la vie de ce service.
Nous en reproduirons régulièrement des extraits, avec son accord.



14 mars : «Bonjour à vous tous et lavez-vous les mains»

Bonjour à vous tous et lavez-vous les mains.

Début d'une chronique au coeur d'un service de réanimation impliqué dans ce combat inédit. Je devrais plutôt dire plongé dedans, comme jeté au milieu d'une piscine sans vraiment savoir nager et devoir rejoindre le bord. Ce ne seront que des réflexions personnelles pour vous faire partager ce que les équipes soignantes sont capables de faire après des mois de grève, des transports compliqués et une lutte quotidienne pour avoir de quoi travailler quotidiennement.
Mais aussi de l'humour et du rire.
Je ne vous embrasse pas, C oblige


15 mars : «Le virus ne va pas leur demander s'il peut passer la porte»

Bonjour à tous et lavez-vous les mains.

Le service, c’est 1700 patients par an, 4 à 5 entrées par jours, avec un séjour de 8 jours en moyenne. Un turn over important et des contacts permanents avec les familles pour leur expliquer pourquoi leur monde s'est arrêté, pourquoi ils sont entrés dans cet univers que personne ne connait et que l'on nomme « Réanimation ».
Hier soir le service était un autre service : deux unités réservées aux patients COVID19+, pleines de patients qui sont très graves mais contrôlés. 10 patients déjà. Une troisième unité a été vidée de ses patients COVID19- et est strictement réservée aux futurs patients COVID19+. Ils vont arriver de façon certaine dans les deux jours.

L'hôpital se met à parler en terme COVID19 positif ou négatif. Il y a scission. Cela en quelques jours. Je suis vraiment étonné que nos dirigeants pensent encore comme cela. Le virus ne va pas leur demander s'il peut passer la porte. Ce n'est pas Tchernobyl et son nuage toxique qui est resté à nos frontières (les plus vieux comprendront).

Le service que j'adore est devenu un service masqué, blousé, ganté, technicisé et malheureusement moins humanisé. Enfin… En termes de soins car pour le reste : des IDE parties depuis parfois quelques années sont venues se proposer pour retravailler dans le service, des internes et d'anciens réanimateurs du service ont envoyé mail et SMS pour apporter leur aide. Nous leur avons dit oui car nous partons pour des semaines de travail.

Alors je n'hésite pas à vous solliciter. Si vous êtes de ceux qui ont travaillé avec nous, contactez-moi ou notre cadre.
Si vous n'êtes pas de ceux là et que vous voulez aider nos soignants, réfléchissez à ce que vous pouvez faire pour eux et pour les réas proches de chez vous : par exemple, tout ce qui rend la vie plus douce mais bien entendu pas d'alcool et rien de périssable. Une sorte de solidarité.
Allez, lisez, aimez ceux qui vous entourent car ce jour vous ne pourrez pas allez chez Truffaut.


16 mars : «Ils sont devenus fous»

Bonjour et lavez-vous les mains.

Tout d'abord merci pour tous ceux qui se sont proposés pour venir ou revenir nous aider en cette période compliquée. Et merci pour les mots de soutien qui font chaud au coeur quand on les lit après la conf’ call de 22H30 ou avant celle de 7H30. Car on ne se réunit plus du tout. On ne mange plus ensemble dans le service. Bonjour la vie sociale !

Quand on voit l'attitude irresponsable de certains de nos concitoyens, on peut craindre le pire.
Lundi : pré-annonce du confinement général, on se bouscule dans tous les commerces encore ouverts.... Au secours! Ils sont devenus fous. Ils ne vont plus au travail, mais ils vont pouvoir sortir faire leurs courses tous les jours jusqu'à 18H, respirer les postillons du voisin. Faites attention à vous SVP, je n'ai pas envie de vous avoir comme patient. Please.

À partir de mercredi la plupart d'entre vous vont être cloitrés. Profitez en pour lire quelques livres : je vous conseille un petit livre : Changer l'eau des fleurs [NDLR : de Valérie Perrin]. Ce sera toujours mieux que de faire la queue pour du PQ !
 

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Quelques news du service. Nous avons commencé à avoir des anciennes IDE qui nous rejoignent. Merci à elles. Nous devons réfléchir sur le moyen et long terme et préserver ce personnel si incroyable.
Ce jour 13 patients sur 15 lits dédiés : bientôt plein… Aie…

Sur Paris nous sommes à 50% du capacitaire des lits de réa dédiés COVID19. En 10 jours, alors que c'est prévu pour durer 4 à 6 semaines. Je pense aux petits services de réanimation, aux équipes limitées. La vague va être difficile pour eux. Nous serons toujours là pour un avis, une discussion.

Quelques points positifs : pas de mort COVID dans le service, un sortant potentiel demain.

Je retourne voir mes patients, je vais leur parler. Ils n’ont plus de visites et cela me dévaste.


17 mars : «Je suis abasourdi par ces demi-mesures»

Bonjour à tous, et restez chez vous.

Nous y voilà.
Manu a parlé et nous allons rester chez nous cloitrés, comme nos amis Espagnols, Chinois, Italiens... Enfin non pas vraiment. Car nous sommes FRANCAIS !!! Donc… Nous pourrons sortir si nous remplissons sur l'honneur (? !) un formulaire expliquant pourquoi. Et puis ce ne sera que pour 15 jours.
Je suis abasourdi par ces demi-mesures.

Regardez ce qui se passe dans le Grand Est !
En Île de France, hier matin, 145 patients COVID19 + sous assistance respiratoire, 210 en réanimation, et plus que 133 lits disponibles…

Alors, cette attestation sur l'horreur risque de permettre tous les excès, on est Gaulois ou pas.
15 jours ? Ici on s'organise pour 4 à 6 semaines. Nos amis Italiens et Espagnols on en pris pour un mois. Pourquoi vouloir nous ménager ? Je peux me tromper et je le souhaite mais préparez vous à plus, ce ne sont pas les vacances de printemps qui vont changer la météo virale.

Depuis des mois l'hôpital public est en crise. Quand je vais voir ma direction pour obtenir des moyens - pour travailler normalement, rassurez- vous, pas pour emmener le personnel de la réa au casino - on me regarde ironiquement. « Pas d'argent, déficit, trou, bilan… ». Bref, je suis un inconscient, voire un ingrat.

Arrive COVID-19 et tout est oublié.
Vous voulez un échographe cardiaque ? 6 jours après il est là. Du personnel ? Pas de problème. Du jamais vu. Ma liste au Père Noel est acceptée.

En décembre, Manu nous fait la grâce de 10 milliards d'euros - sur trois ans - pour l'Hôpital Public. Impossible de faire plus. Et puis COVID-19 arrive, les marchés s'effondrent, les riches ont peur (pas tous rassurez-vous) et alors que nous sommes au fond du trou (qui n'en a pas) Manu trouve 300 milliards !!!

La grand-mère France avait un magot caché sous son matelas, notre Président l'a retrouvé. Il est fort.
Petite prédiction. Quand tout cela s’arrêtera, l'hôpital et ses héros modernes seront oubliés de nouveau, lavage de cerveau dans l'autre sens. Voire… On nous reprochera d'avoir creusé le déficit. On verra bien.


NDLR :
Le 17 mars, le Pr Mira a lancé la cagnotte COVIDMIR CCH S1 en réponse aux demandes de personnes qui souhaitaient donner un coup de pouce aux soignants de son service. 

«Elle servira à acheter du café, des petits déjeuners et des repas pour le personnel paramédical et médical. Votre soutien est important car nous sommes dans un procédé de soins unique, exceptionnel et qui va durer. Je m'engage à vous tenir informé via mon compte FB de l'utilisation de ces fonds.
Mille mercis pour l'équipe.
»
Solidairement,

Jean-Paul Mira

À suivre...

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