«Il est plus important d'être un président sincère et empathique qu'un président républicain ou démocrate» (Dr Jeffrey M. Goodloe)

Jeffrey M. Goodloe dirige les services d'urgence des villes d'Oklahoma City et Tulsa. Élection présidentielle, mouvement Black Lives Matter, pandémie... Quels impacts sur sa pratique professionnelle ?

"I hope that I can help some non-American colleagues see that all is not lost in the USA"

Jeffrey M.Goodloe est le médecin en chef du système Emergency Medical Service qui couvre la région métropolitaine des villes d'Oklahoma City et de Tulsa (Oklahoma). Il est aussi professeur de médecine d'urgence à l’Université d'Oklahoma. Il siège au conseil d'administration de l'American College of Emergency Physicians et est égalment membre de l'Academy of Emergency Medical Services.

Dr Goodloe, dans quel type de structure travaillez-vous ?

J'occupe le poste de médecin en chef de l’organisation qui regroupe les services médicaux d'urgence de la région métropolitaine d'Oklahoma City et de Tulsa, dans l'Oklahoma. Cette organisation compte plus de 4.000 professionnels sur le terrain, que ce soit dans les ambulances ou les véhicules des pompiers. Nous couvrons plus de 1.200 miles carrés de l'Oklahoma, et prenons en charge plus d' 1,25 millions d’habitants [La population totale de l'Oklahoma est de 4 millions d'habitants]. Chaque année, la régulation des appels d'urgence (9-1-1) nous demande d’intervenir à plus de 230.000 reprises.

Je suis aussi le directeur médical de notre police d'État en Oklahoma, l'Oklahoma Highway Patrol. J'interviens dans les situations à haut risque, telles que les personnes barricadées et les prises d'otages. Mon rôle est de m'occuper en premier lieu des blessés parmi les forces de l'ordre. Je prends en charge également tous les autres blessés, y compris les criminels présumés.

Je suis aussi professeur de médecine d'urgence à l'Université de l'Oklahoma. J'enseigne aux étudiants en médecine, aux médecins résidents [équivalent  clinicat ou assistanat] et aux confrères. En plus de l'enseignement et de la recherche, je travaille dans un hôpital universitaire communautaire.  Nous voyons environ 50.000 patients par an au service des urgences. L'hôpital est réputé pour ses soins cardiovasculaires, ses soins aux victimes d'accidents vasculaires cérébraux, ses soins obstétriques à haut risque et ses soins aux brûlés.


L'environnement immédiat de cet hôpital est-il traditionnellement plutôt républicain ou démocrate ?

L'hôpital se trouve dans un quartier urbain de Tulsa où les revenus sont faibles. Sa zone de proximité immédiate est traditionnellement plus démocrate, bien que Tulsa et l'Oklahoma en général ont traditionnellement voté davantage républicain aux élections nationales et à celles de notre État.


Aviez-vous été surpris par l'élection de Donald Trump en 2016 ?

J'ai été un peu surpris, même si Hillary Clinton est souvent associée soit à un fort soutien soit à une forte opposition parmi les Américains. Je ne connais pas beaucoup d'Américains qui sont ambivalents envers elle. Je crois que beaucoup d'Américains en sont venus à se méfier du gouvernement en général. Je pense donc que l'élection de Donald Trump en 2016 a représenté à bien des égards l'opposition à Mme Clinton ET une volonté de changement, adressée à l'administration de Barack Obama. Pas tant un message envers lui en particulier, mais plutôt un message adressé à l'égard de toute personne actuellement au pouvoir.


Au cours des quatre dernières années, pensez-vous que la façon de gouverner de D.Trump a eu un impact sur votre pratique professionnelle ?

Depuis le début de cette pandémie il semble que beaucoup d'Américains considèrent la science avec davantage de scepticisme. Cela s'explique notamment parce que M. Trump et d'autres politiciens, républicains ou démocrates, ont envoyé des messages divergents quant à l’acceptation des résultats fournis par les méthodes scientifiques. Tout résultat d’un travail de recherche, même de qualité - examiné par les pairs et publié -, semble désormais considéré comme partisan, comme s'il était le soutien ou la réfutation d’un programme politique. Pourtant les résultats scientifiques en tant que tels devraient justement être une constante. Je suis médecin : cette érosion de la cohérence dans la manière de reconnaître des résultats scientifiques en Amérique me préoccupe.


Avez-vous observé des tensions dans les équipes de soins ou avec les patients en raison de problématiques raciales ou politiques ?

J'ai été témoin, et l’on m’a rapporté, des incidents liés à des tensions raciales. Je suis toujours poli dans ces cas-là, mais ferme : j’explique au patient et/ou à sa famille qu’on ne remplacera pas les soignants qui leur sont affectés pour des considérations de préférence raciale. Certains patients restent, mais beaucoup choisissent de partir à ce moment-là. Quand cela arrive, ma priorité est de soutenir les étudiants, les médecins ou les infirmières concernés ; je leur dis et redis à quel point nous apprécions leur valeur, et que nous ne devons jamais laisser le racisme les décourager dans leurs études et dans leur engagement au service des autres.

Nous pourrions habiter une planète beaucoup plus pacifique si le racisme était vaincu. Je suis fier de dire que les médecins, les infirmières et les ambulanciers avec lesquels je travaille s'engagent à prendre soin de tous de manière égale et bienveillante [Lire à ce propos la lettre «Le racisme est toujours une erreur» que le Dr Goodloe a envoyée aux 4.000 professionnels sous sa responsabilité, en juin dernier].

Je n'ai pas eu par contre de patients ou de membres de leur famille qui m'ont fait de telles remarques pour des questions d’ordre politique. Très rarement, j'ai entendu des collègues médecins et infirmiers raconter qu'un patient avait souhaité être pris en charge par quelqu'un d'autre car il avait l'impression que le soignant avait des opinions politiques radicalement différentes. Vu le rythme effréné d’un service d'urgence, je me demande comment de telles impressions ont le temps d’éclore. Il peut surtout s’agir de malentendus.


Les manifestations liées au mouvement Black Lives Matter ont-elles eu un impact sur votre activité ?

Je défendrai toujours les personnes qui se rassemblent pacifiquement pour partager leurs préoccupations ou leur engagement. Et c’est avec tristesse que j'ai pu constater cette année les blessures liées aux manifestations à travers l'Amérique.

À Oklahoma City et à Tulsa nous avons eu quelques rassemblements de citoyens. Cependant :
1) Il y a eu très peu de blessés. Il semble que les leaders de ces manifestations de citoyens veillent à ce qu’elles demeurent pacifiques. Ils sont là pour délivrer un message et veulent éviter les violences qui détourneraient l'attention de ce message.
2) Seul un petit nombre de citoyens se sont rassemblés. Dans nos communautés c’est rare d'en voir plus de quelques centaines à chaque manifestation. Les inquiétudes liées à la pandémie ont peut-être poussé certains manifestants à rester chez eux.
3) Nos collègues des forces de l'ordre m’ont expliqué que parmi les manifestants les plus revendicatifs beaucoup ne résident pas en Oklahoma. Ils viennent d'autres États dans le but d'inciter à l'agitation et à la violence. Ces informations concordent avec ce que m'ont dit les professionnels des forces de l'ordre d'autres grandes villes américaines. 


Craignez-vous des violences liées au processus électoral ?  

Je me souviens de l'incertitude, qui a duré des semaines, lors de l’élection présidentielle de 2000.  Cette année, la situation est différente. J'ai beaucoup de respect pour les personnes qui ont risqué leur propre santé pour promouvoir notre démocratie en travaillant dans les bureaux de vote et en comptant les votes. Il semble que le processus du Collège électoral ne reflète pas toujours le vote cumulé, ou populaire. Je suis convaincu que les incertitudes alléguées ces dernières semaines seront résolues très rapidement. Certains citoyens choisiront de toujours croire qu'il y a eu une fraude électorale généralisée lors de cette élection, bien que les faits objectifs à ce jour ne soutiennent pas cette opinion.

De nombreuses villes, dont Oklahoma City et Tulsa, ont mis en place des plans spécifiques de lutte contre la violence le soir des élections.  Heureusement nous n'avons pas eu besoin de les utiliser. Il n’y a pas eu de flambées de violence. J'espère que nous pourrons achever cette élection sans protestations violentes.


Concernant la Covid-19, quelles sont les mesures actuellement en vigueur dans votre comté ?

Il n'existe pas de plan national de lutte contre la pandémie en Amérique. Certains États ont adopté de tels plans, mais beaucoup, dont l'Oklahoma, laissent la responsabilité du contrôle des infections à des juridictions plus petites. En Oklahoma, cela se fait au niveau de la ville, pas du comté ou de l’État.  

À Oklahoma City comme à Tulsa il y a une obligation de port du masque approuvée par le maire et le conseil municipal. Les citoyens sont censés porter des masques lorsqu'ils se trouvent hors de leur domicile et en public. Il n'y a pas d'amende en cas d’infraction. Les restaurants peuvent ouvrir et les repas à l'intérieur sont autorisés. Généralement les tables ont été écartées pour favoriser la distanciation physique. La plupart des commerces de détail sont ouverts, avec des panneaux à l’entrée pour rappeler que selon une ordonnance municipale un masque est nécessaire pour entrer.


Les habitants respectent-ils ces consignes ? Ont-ils conscience de la gravité de cette épidémie ?

Je constate une certaine différence liée à l'âge. Les citoyens plus âgés, souvent atteints de maladies chroniques, semblent prendre les mesures de prévention plus au sérieux. Beaucoup restent chez eux ou dans leur jardin autant que possible. Les jeunes adultes semblent avoir plus de mal à porter systématiquement un masque et à éviter les endroits très fréquentés. Cette pandémie a restreint la socialisation que nous apprécions tant en Amérique. Nous voyons parfois des foules sans masque, mais c'est un événement peu fréquent en Amérique en ce moment. 

La plupart des citoyens aimeraient penser que la Covid-19 n'est pas une maladie grave. Mais maintenant beaucoup parmi eux connaissent quelqu'un qui a dû être hospitalisé. Certains ont vu des membres de leur famille mourir. Ces faits ne peuvent pas être ignorés ; ils nous rappellent sobrement que nous ne devons pas minimiser la maladie.


Quelle est la situation dans les services d'urgence de la ville ?

Nos hôpitaux locaux, et notamment les lits de soins intensifs, sont proches de leur capacité maximale. Même avant la pandémie les hôpitaux américains étaient souvent presque pleins, pour des raisons budgétaires. La pandémie n'a fait qu'aggraver le stress des hôpitaux en général.

Je lis beaucoup d’articles sur cette maladie. Le phénomène appelé «fatigue d'exposition» explique pourquoi, tant que nous sommes épargnés par la maladie, des comportements qui ne sont pourtant pas bénéfiques pour la santé nous paraissent au fil du temps relativement sûrs. C’est aussi pour cette raison que nous avons plus de patients  aujourd'hui qu'avant la pandémie : la plupart des admissions ne sont pas liées à la Covid-19 mais à des exacerbations de maladies chroniques ou à des blessures aiguës. Dans les premiers jours de la pandémie, le nombre d’admissions dans notre service avait diminué de 40% ; les gens avaient peur d’être contaminés en venant se faire soigner. Cette crainte a quasiment disparu.

Je travaille huit à dix jours par mois dans le service des urgences et, à chaque fois je vois des patients Covid-19. Bien que je porte des EPI je dois protéger mes concitoyens à l’extérieur de l’hôpital, donc minimiser mes contacts avec eux. Autant que possible, je passe le reste de mon temps de travail en home office. Cela me permet d’éviter les foules et de croiser les autres collègues qui ont des contacts encore plus à risque avec leurs patients.  

Concernant les services d'urgence d'Oklahoma City et de Tulsa, ils continuent à fonctionner même si nous avons des ambulanciers, pompiers et policiers qui sont en isolement ou en quarantaine.  Le nombre de personnels absents est resté gérable et je suis fier de dire qu'il n'a pas réduit notre capacité de réponse en cas d’appel au 9-1-1. Très peu de ces professionnels peuvent retracer leur propre maladie jusqu'à un patient Covid-19. Il s'agit quasiment toujours d'une contamination suite à une exposition non professionnelle. Nous travaillons dur pour inciter les employés à être vigilants également en dehors de leur travail.


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Source : Tulsa Health Department


Physiquement et moralement, comment vous sentez-vous ?

Moi je vais bien. J'ai essayé de faire régulièrement de l'aérobic. J'ai aussi un vélo d’appartement que j’utilise régulièrement, mais pas assez visiblement pour perdre beaucoup de poids... Les champions du Tour de France n’ont pas à s'inquiéter.

Par contre, je m'inquiète pour la santé mentale de nos personnels : ambulanciers, pompiers et policiers. Je partage régulièrement avec eux des informations pour les aider à mieux comprendre le virus SRAS-CoV-2, son comportement, la maladie Covid-19 et ce que nous pouvons faire individuellement pour lutter contre l'infection.

Concernant plus spécifiquement la santé mentale des médecins urgentistes, l'American College of Emergency Physicians a mené un sondage intéressant sur ce qui dissuade les médecins urgentistes d'avoir recours à une aide thérapeutique concernant leur santé mentale.  

[ NDLR : Workplace Stigma, Fear of Professional Consequences Prevent Emergency Physicians from Seeking Mental Health Care. («La stigmatisation au travail et la peur des conséquences professionnelles empêchent les médecins urgentistes de solliciter des soins de santé mentale »).

Les résultats publiés fin octobre montrent que, parmi les 862 médecins urgentistes qui ont répondu sur l’ensemble des U.S.A :

Pourtant :


Observez-vous une méfiance grandissante de la population envers les médecins ?

Certains commentaires récents, à caractère politique, ont remis en question l’intégrité des médecins quant aux déclarations de cas de Covid-19 en Amérique. Je n’ai vu aucun de mes collègues rapporter d'informations erronées.

La plupart des patients semblent écouter nos conseils et consignes concernant les traitements. Il y a des gens qui se méfieront toujours des médecins, mais ils viennent rarement me voir ! La plupart de ces personnes savent que ce que nous leur disons - les résultats des tests, les diagnostics, les traitements recommandés - est vrai, mais une telle vérité peut être émotionnellement dévastatrice pour elles. Il est toujours triste de voir une personne atteinte d'une maladie traitable attendre qu'elle ne le soit plus avant de se faire soigner.

En général, les interactions que j'ai eues avec les patients cette année se sont avérées plus respectueuses que par le passé. Bien plus qu’au cours de toute ma carrière médicale (j'ai commencé comme emergency medical technician en 1988). Je suis donc heureux de pouvoir dire que pour ça au moins c'est mieux aujourd'hui. Certains patients tiennent à nous remercier de prendre soin de la population pendant cette période difficile.


L'utilisation de l'hydroxychloroquine a-t-elle été un sujet controversé ?

En Amérique l'hydroxychloroquine n'a pas posé de problème aux médecins de première ligne. Il y a eu un moment, bref, où de nombreux médecins ont espéré qu’elle puisse être utile dans le traitement de la Covid-19. Je crois que très rapidement après le début de ce débat une analyse plus approfondie a remis en question l'utilité de l'hydroxychloroquine.

Aujourd'hui, la plupart des médecins américains sont convaincus que la majorité des données scientifiques réfutent son utilisation. Certains responsables politiques américains, tant au niveau fédéral qu'au niveau des États, ont défendu l'utilisation de l'hydroxychloroquine. Il semble que ce traitement n’est plus d’actualité, remplacé par d'autres qui semblent plus efficaces.  Je n'ai eu aucun patient qui demandait spécifiquement de l'hydroxychloroquine, même dans les premiers jours de cette pandémie.


En tant que médecin, quelle est votre évaluation de la gestion de la crise sanitaire par D.Trump ? 

Il est difficile de mettre en avant un «mandat» spécifique que le président Trump aurait émis à propos de cette pandémie. De manière générale, en tant que scientifique et médecin, j'ai souvent été déçu par ses commentaires expliquant par exemple que le virus va miraculeusement disparaître en quelques jours ou que l‘ingestion de solutions désinfectantes va tuer le virus. Idem avec ses commentaires minimisant l'impact du virus sur la santé des individus et des communautés ou ceux remettant en cause l'intégrité des médecins qui énonçaient les statistiques relatives à la pandémie.  

D’après moi, une telle rhétorique n’aide aucun d'entre nous à trouver les réponses dont nous avons besoin pour préserver la santé de la population et œuvrer ensemble à la résolution de cette crise. J'ai vécu toute ma vie en Amérique (bien que j'aime voyager dans d'autres pays ; la France est vraiment l'un de mes endroits préférés !). J'ai donc pu voir vu la culture de leadership de nombreux présidents, qu’ils soient républicains ou démocrates. Il est plus important d'être un président sincère et empathique qu'un président républicain ou démocrate.  


Le président Biden apportera-t-il un réel changement ?

Ses déclarations et celles de la vice-présidente Harris sont encourageantes. La composition de la task force nommée par M.Biden témoigne de son attachement à la science et à l'expérience de ses conseillers. Je connais l'un d’eux, Michael Osterholm, docteur à l'université du Minnesota et directeur du Centre de recherche et de politique en matière de maladies infectieuses. Il s'est toujours préoccupé des résultats scientifiques, pas des ouï-dire ou des vœux pieux. Il est trop tôt pour dire à quel point le nouveau président des États-Unis apportera des changements, mais la plupart des scientifiques américains ont confiance.


Jeffrey M. Goodloe


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(Cette interview a été publiée dans notre blog «Horizon(s)»).


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