Cadavres en gros, demi-gros et détail

Nécessaire à la recherche et à la formation des futurs médecins, plus ou moins clandestine au fil des siècles, la pratique de la dissection a toujours eu ses partisans et ses opposants. Mais elle a rarement égalé les sommets de surréalisme macabre atteints en Angleterre entre le 18e et le 19e siècle. Bienvenue au temps des «body snatchers».

Mauvaises conditions de conservation, manque de respect pour les défunts, trafic de pièces anatomiques - pour le dire pudiquement… En se soldant par la fermeture provisoire du Centre de don des corps, le scandale qui a touché l’université Descartes l’hiver dernier a mis en lumière le caractère éminemment sensible du don de corps à la science, en particulier dans le cas de dépouilles destinées à la dissection.

Nécessaire à la recherche et à la formation des futurs médecins, plus ou moins clandestine au fil des siècles, la pratique a toujours eu ses partisans et ses opposants. Mais elle a rarement égalé les sommets de surréalisme macabre atteints en Angleterre entre le 18e et le 19e siècle. Bienvenue au temps des «body snatchers».

On trouve bien des définitions de l’anatomie, mais chacun s’accordera pour dire qu’avant de comprendre comment fonctionne le corps humain, il faut se décider à tripatouiller dedans. Problème : tabous sociaux et religieux obligent, l’histoire de la pratique est une suite continue de va-et-vient entre l’ambition d’en apprendre davantage sur le fonctionnement du corps humain, le regard qu’une communauté porte sur la mort et le degré d’acceptation sociale.

S’il est à peu près établi que c’est à Alexandrie qu’on trouve les premières traces de dissections médicales sous le scalpel d’Érasistrate ou d’Hérophile, il est également acquis que l’anatomie a pour ainsi dire disparu ensuite. Galien lui-même, qui a certes eu l’occasion d’étudier l’anatomie en soignant des gladiateurs blessés dans l’arène, n’a sans doute pas pu pratiquer de dissections alors proscrites en droit romain. Son alternative : généraliser à l’homme les études qu’il pratiquait sur de grands singes.
La clandestinité règne jusqu’à la naissance des premières universités européennes, à partir du 13e siècle. Les premières dissections pratiquées dans le cadre d’un enseignement médical commencent à Bologne puis à Montpellier vers 1340. Il faudra encore attendre peu, en l’occurrence André Vésale au début du 16e siècle, pour voir naître une véritable science anatomique.


La chaire est chère, hélas

Même légales, même pratiquées en public à des fins didactiques, les dissections se heurtent vite à un problème essentiel : le manque de corps. L’Église n’a jamais interdit la pratique en tant que telle, mais les conditions qui amènent les autorités civiles et religieuses à autoriser les médecins à la mettre en œuvre varient, et sont toujours drastiques. De manière générale, seules les dépouilles des criminels exécutés[1] sont concernées - avec des biais évidents : ce sont des corps essentiellement masculins, souvent abîmés par les conditions d’incarcération ou le mode d’exécution employé[2]

Bref, alors que la médecine européenne commence à sérieusement dépasser le volume des connaissances accumulées par les grands anciens, Hippocrate et Galien essentiellement, elle se heurte à de sérieux problèmes d’approvisionnement en bidoche. Pour le dire clairement, les anatomistes manquent de dépouilles fraîches pour s’entraîner parce que personne n’est tellement chaud pour se laisser tripatouiller le bide post mortem. Et c’est là que l’Angleterre va faire figure de pionnière, en deux temps et sans nécessairement le faire exprès.

Premier temps : 1688. Le royaume applique cette année-là l’une des politiques pénales les plus répressives de l’histoire moderne : le Bloody Code prévoit la peine de mort à partir de l’âge de… sept ans pour 160 crimes et délits différents, vol de bétail ou de chevaux compris. Autant dire que les bourreaux ne chôment pas, permettant ainsi aux facultés d’augmenter le volume des demandes. Reste à ce qu’elles soient acceptées.

C’est la deuxième étape, en 1752. Avec le Murder Act, sa royale Majesté Georges II décide qu’il est hors de question de faire aux meurtriers la grâce d’un enterrement classique après leur exécution. Pour faire peur et pour marquer les esprits, le texte ne prévoit plus que deux possibilités, laissées à l’appréciation du juge. Soit on expose le corps jusqu’à sa complète dissolution, dans une cage suspendue à un gibet, soit on le confie aux anatomistes dans le cadre d’une dissection publique. Si aujourd’hui c’est plutôt la première option qui choque, c’est la seconde qui heurtait alors : les archives regorgent de lettres de recours de condamnés suppliant qu’on les laisse sécher à un carrefour plutôt que de finir sur la table de dissection d’un amphithéâtre.

Certes, la justice de Sa Majesté ne fait pas dans la dentelle, mais on ne peut pas pour autant pendre toute l’Angleterre[3]. Or les académies de médecine se multiplient à la fin du 17e et font face à une énorme pénurie. Ce qui se passe ensuite est un beau cas d’économie élémentaire : puisqu’il y a une demande, l’offre se met en place. Les anatomistes en manque de corps se tournent vers une alternative informelle - rarement le terme «économie souterraine» fut aussi approprié - et commencent à se procurer des cadavres en dehors des circuits légaux.

Soyons clairs, le phénomène n’a rien de neuf : des petits malins qui creusent dans les cimetières en douce pour récupérer un cadavre et le vendre au plus offrant, ça s’est plus ou moins toujours fait et on a de solides raisons de penser que Léonard de Vinci n’a pas sorti de nulle part ses jolis croquis anatomiques. Mais au 18e siècle, l’Angleterre passe en la matière au stade préindustriel - comme toute son économie d’ailleurs.
 

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Resurrection Men de Thomas Rowlandson


L'effort, ça creuse mais ça paie

Déterrer des corps fraîchement inhumés avant de les négocier en douce avec le collège d’anatomie du coin devient un véritable petit business, d’autant que les professeurs et étudiants des écoles d’anatomie ne sont pas les seuls que ça intéresse. Les clients ? Des chirurgiens, de simples curieux aux goûts quelque peu particuliers, sans oublier les artistes, sculpteurs ou peintres soucieux de pouvoir reproduire d’après nature le dessin d’un muscle ou les traits d’un visage[4]. Le trafic de cadavres devient une activité parfaitement rentable pour toute une foule de prestataires enthousiastes qu’on qualifie rapidement de «ressurectionnists» ou plus prosaïquement d’arracheurs de corps («body snatchers»).

Bien entendu, comme pour toute activité économique, le niveau de prestation varie et les tarifs avec. Lieux merveilleux, les archives britanniques sont truffées de documents particulièrement intéressants qui permettent d’obtenir une sorte de grille des prix. En 1795, à Lambeth, un groupe de quinze body snatchers fournit ainsi ses tarifs à la Cour pendant leur procès : deux guinées et une couronne par cadavre - à une époque où un ouvrier du textile gagnait une guinée par semaine. Bien payé pour à peu près six heures d’efforts, certes nocturnes … En 1828, inflation oblige, le médecin Astley Cooper, grand spécialiste de la chirurgie vasculaire, estimait le tarif moyen par corps de huit guinées tout en précisant que le prix pouvait varier de un à vingt.

Le principal critère est bien évidemment la fraîcheur, mais tout compte. Le sexe, l’âge, l’état du marché et de la concurrence… Un corps d’homme était plus cher : leur musculature, en général plus développée que sur les corps de femmes, était plus facile à disséquer et à étudier. Les ventes explosaient l’hiver, saison où le gel conservait bien les corps. Et reculaient l’été, période où le thermomètre a tendance à précipiter la date limite de… consommation, disons.

Dans la mesure où les body snatchers pouvait facilement récupérer six ou huit corps en une nuit - Taylor n’est pas loin - la carrière était d’autant plus rentable que l’investissement était modeste : une pelle, une lanterne, un grand sac, une brouette et en avant. Pour savoir quand et où creuser, rien de bien compliqué. Il suffisait de surveiller les enterrements, de glisser une pièce au fossoyeur ou au sacristain, de passer quelques petits deals avec les officiers d’état-civil ou les infirmiers des hospices… Ensuite, la plupart des expéditions se faisaient la nuit, de préférence en évitant les soirs de pleine lune. L’entraînement aidant, il ne fallait en général pas trente minutes pour atteindre le cercueil.

Pour écouler les corps, même chose : graisser la patte aux brancardiers ou aux infirmiers du College of Medicine local était souvent suffisant. Rien qu’à Londres, l’historienne Ruth Richardson estime que 200 personnes exerçaient la belle profession de «body snatcher» dans les années 1830. Pendant des décennies, ces braves gens ont alimenté les hôpitaux de toutes les grandes villes du pays, de Londres à Édimbourg - et on parle là de plusieurs milliers de corps par an.


Un vol ? Quel vol ?

Détail sympathique : l’un des atouts du métier tient au fait que les sanctions encourues sont relativement minces, pour deux raisons. La première tient à la collecte de preuves. Pour sanctionner quoi que ce soit, encore faudrait-il retrouver les corps - pas facile quand ceux-ci sont par définition destinés à être rapidement disséqués, le plus souvent à plusieurs reprises et finissent assez vite en pièces détachées.

La seconde est d’ordre juridique - oui, encore. Se faire gauler à la sortie du cimetière avec le corps de Tonton John dans sa brouette ne coûte pas grand-chose sur le plan judiciaire pour la bonne raison que de tels actes ne sont pas alors considérés comme un délit ou un crime. Un corps n’appartenant plus à personne, où est le vol ? Tout ce que peuvent poursuivre les juges, c’est la profanation de sépulture ou dans quelques cas, les violences commises entre bandes rivales… Bagarres qui se poursuivaient parfois jusque dans les hôpitaux.

Le London Borough Gang, qui faisait son beurre à Londres au début du 18e siècle, a débarqué en nombre et en 1816 dans les salles d’autopsie de la Saint Thomas’ Hospital School pour mettre des baffes aux toubibs et saccager les cadavres vendus par leurs concurrents, histoire de bien leur faire comprendre qu’ils se considéraient comme des fournisseurs fidèles. Et exclusifs.

Conclusion : les rares fois où ils se faisaient choper, les body snatchers se ramassaient quelques coups de fouet ou une condamnation pour outrage aux bonnes mœurs, mais concrètement la police avait tendance à fermer les yeux.

Si l’histoire de William Burke et William Hare est elle restée célèbre, c’est parce que les deux hommes ne furent pas condamnés pour avoir vendu des cadavres à l’Université d’Édimbourg mais pour meurtres. Par flemme de déterrer des corps, les deux complices avaient trouvé une solution simple pour fluidifier la chaîne d’approvisionnement : étouffer les clientes de leur propre auberge[5]. Détail qui eut le don de rendre la foule folle de rage, Robert Knox - l’anatomiste qui avait acheté les corps - s’en tira sans être inquiété le moins du monde sur le plan judiciaire.


Pas de quartier pour les bas-quartiers

L’Angleterre étant comme chacun sait une nation commerçante, un des à-côtés amusants de la vogue du trafic de corps touche au développement d’un autre business : celui de la sécurisation des corps. L’horreur légitime que provoquait le phénomène a poussé pas mal de petits malins à imaginer et commercialiser des tas de trucs et de bidules destinés à compliquer la vie des resurrectionnists : services de gardiennage, dalles funéraires et coffrages renforcées, caveaux verrouillés à triple tour pour les plus aisés et… cages à cercueil, sortes d’arceaux métalliques qui recouvraient une concession fraîchement retournée[6]. Les journaux de l’époque regorgent de toute une série de réclames ou d’annonces pour ces innovations, parfois glauques : certains services de pompes funèbres proposaient d’attacher fermement les dépouilles des défunts à leurs cercueil pour rendre le body snatching plus compliqué…
 

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«On est tombés sur un os...»


En 1832, face à la réprobation générale et à la multiplication d’affaires on ne peut plus glauques, le parlement britannique siffle la fin de la récréation après des années d’une situation impossible, aux frontières de la légalité. En autorisant les médecins à utiliser les dépouilles des pauvres dont le corps n’a pas été réclamé par la famille ou l’entourage, l’Anatomy Act tue littéralement le marché. Compte tenu de la misère générale qui règne à Londres dans les quartiers populaires, les corps deviennent beaucoup plus faciles à trouver dans les hospices et les morgues de la capitale.

Au passage, la loi rencontre une hostilité générale : beaucoup d’Anglais protestent contre une loi qui reproduit jusque dans la mort les inégalités sociales, en abandonnant au scalpel les corps des miséreux quand seuls les riches peuvent se permettre une sépulture digne de ce nom. Scandaleux dans une société qui croit encore largement en Dieu et en la résurrection des corps… Mais rien n’y fait, la loi passe et conduit à une baisse drastique du prix de la livre de chair sur le marché noir. Les body snatchers n’eurent plus qu’à se tourner vers d’autres trafics….

Reste que l’épisode a duré suffisamment longtemps pour infuser dans toute la pop culture, portée par des œuvres qui y font directement ou indirectement allusion comme le Frankenstein de Mary Shelley : c’est en se procurant à droite et à gauche des morceaux de corps que son héros donne la vie à une créature composite. Au 20e siècle encore, c’est encore la figure du savant fou finalement réduit à déterrer lui-même les cadavres nécessaires à ses expériences que convoque H.P. Lovecraft dans sa longue nouvelle Herbert West, réanimateur [7] ... Nouvelle qui inspira le fameux film Re-Animator (1985) dont le magazine Première faisait l’éloge récemment à l’occasion de celle - funèbre, forcément - du réalisateur Stuart Gordon. 


[1] Étudier une dépouille d’un corps de pape, ce n’est pas gagné.
Oui, il y a un contrepet. Évidemment, qu’il y a un contrepet.
[2] Essayez d’observer un peu sérieusement ce qui bloblote sous la cage thoracique d’un type qui vient de se prendre quinze ou vingt coups de barre de fer à travers la courge, vous m’en direz des nouvelles. La roue, c’est un progrès parfois un peu violent.
[3] Qui a dit «quoique» ?
[4] Et ça va durer. Au moment de peindre le Radeau de la Méduse, Géricault se baladait régulièrement dans Paris avec des morceaux de corps humains récupérés en douce à l’hôpital Beaujon. D’où les très beaux reflets verts et jaunes de ses cadavres.
[5] Seule Burke fut d’ailleurs pendu devant 25.000 personnes le 28 janvier 1829.
Avant d’être disséqué à son tour par l’honorable anatomiste Alexander Monro. Le karma, mec.
[6] Toujours faire confiance à un Anglais quand il s’agit de protéger sa bière.
[7] Au passage, le racisme incontestable de Lovecraft s’y exprime pleinement : le docteur West y conclut qu’il n’arrive à rien en raison de la «mauvaise qualité» des corps qu’on lui fournit, ceux de Noirs ou d’Italiens.

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