France : Mathias Wargon dans l'arène de Twitter

Personnalité médiatique au franc-parler non feint, Mathias Wargon descend plusieurs fois par jour dans l'arène de Twitter. Attaqué de toutes parts, les menaces qu’il y reçoit sont bien réelles.

Mathias Wargon, homme de caractères

La série d’interviews «esanum Global Series» mobilise les équipes éditoriales allemande, italienne, anglophone et française d'esanum pour offrir une perspective globale sur des thématiques qui impactent la vie des médecins.
Dans cette première série «Médecins et réseaux sociaux, la ligne de front numérique», nous donnons la parole à des médecins dont le travail quotidien, l'engagement ou simplement la présence sur les réseaux sociaux ont suscité des réactions particulières, parfois au-delà de l’espace numérique. 
Célébrité, menaces, solidarité ou harcèlement… Ce sont les histoires humaines derrière les controverses qui sont au cœur de cette série d'entretiens.


Une cible à large spectre

Mathias Wargon est la cible idéale. Parce que son épouse est ministre dans le gouvernement actuel, l'extrême gauche voit en lui un suppôt du macronisme. Idem pour la fachosphère qui de plus abhorre l'homme juif qui ne critique pas les musulmans, et qui en tant que chef de service dans le 93 travaille au quotidien avec des personnes issues de l’immigration. Quant aux complotistes, ils exècrent son discours de médecin et scientifique. N’oublions pas les apôtres des médecines alternatives qui n’ont pas digéré l'engagement du Dr Wargon contre l’homéopathie.


Dr Wargon, quel est votre rapport aux réseaux sociaux ?

Je suis surtout sur Twitter, et j’y suis beaucoup. Le matin, le soir, en lisant le journal… Je tweete. J’aime ça, réagir à chaud, que ce soit à l’actualité ou à des commentaires. J’ai une réunion après cette interview, et c’est bien possible que je tweete. Merci la visioconférence… En fait, j’arrête de tweeter seulement quand je suis avec les patients.           


Avez-vous sur Twitter un ton particulier ?

Je pense que je m’y exprime à peu près comme dans la vraie vie. «Un peu agressif», dixit mon fils quand on fait une partie d’ Assassin’s Creed. Disons qu’en général je suis toujours très cash, pas du genre à tendre la joue, et je déteste que l’on se victimise. Quelqu’un qui me cherche, je n’hésite pas à lui dire «Casse-toi, débile !». Je suis spontané, parfois grossier, ça n’empêche pas d’avoir des idées nuancées.


Comment êtes-vous arrivé sur Twitter ?

J'y suis venu pour faire connaître Saturg, mon blog sur l’organisation des Urgences. Ce champ d’étude est ma spécialité. Au début, j'utilisais Twitter seulement pour ça. J’échangeais avec un petit groupe composé uniquement de médecins. On s'amusait beaucoup – par exemple, on avait fait des affiches bidon pour les élections à l’Ordre des médecins –, on s'engueulait parfois, mais ça restait toujours très professionnel.

Mon compte Twitter a ensuite beaucoup grossi, en trois temps. D’abord quand j’ai signé la tribune du collectif FakeMed, en 2018. En tant que chef de service, j’étais plus flexible que certains collègues pour répondre aux invitations des médias. Je me suis retrouvé à l’avant-poste. Les journalistes ont aimé mon style, parce que je ne fais pas plus d’effort de langage sur un plateau télé que sur Twitter ou dans la vraie vie. Je m’exprime comme quelqu'un issu d’une classe sociale populaire. Bref, j'ai commencé à être connu avec cette tribune, et à être beaucoup agressé sur Twitter. C’était violent.

Après, il y a eu en 2019 la constitution du Collectif Inter Urgences. Ce mouvement lancé à l’origine par des infirmiers urgentistes réclamait davantage de moyens pour les hôpitaux. J’étais opposé à cette approche car je suis persuadé que donner plus de moyens à une organisation mal pensée ne sert à rien. J’avais expliqué ça dans un article du Huffington Post, qui m’a donné un peu de visibilité et m’a attiré quelques foudres. Depuis peu de temps mon épouse était secrétaire d’État. Certains ont voulu justifier ma prise de position en me collant une casquette de «macroniste». Mais globalement mes confrères reconnaissent ma légitimité sur ce sujet précis de l’organisation des soins, et c’était un sujet trop technique pour le grand public. Sur Twitter, ça n’a pas fait trop de vagues.

La troisième phase, ce fut la pandémie. De nouveau les médias m’ont largement sollicité, cette fois-ci en tant que chef de services des Urgences. Forcément, mes propos sur les complotistes n’ont pas plu. La violence sur Twitter a redoublé.


Qui vous attaque sur Twitter ?

Insultes, menaces, ça tiraille d’un peu partout. C’est assez drôle car pour les mêmes propos je peux être attaqué en même temps par l'extrême droite et l'extrême gauche. L’insulte de base, c’est «macroniste». Avec les complotistes, je suis traité comme tous les médecins de «collabo», d’«assassin», voire des deux quand ils sont en forme.

Les attaques de la fachosphère, de l’extrême gauche ou des complotistes à la petite semaine, j’ai l’habitude. Mais ce qui m’énerve de plus en plus ce sont les commentaires venant de défenseurs autoproclamés d’une pseudo-bienveillance. Ils traquent tout ce qui pourrait ressembler à du sexisme, de la psychophobie, etc. 

Ce sont souvent de jeunes médecins. Sous cette dénonciation permanente de ce qu’ils voient comme du paternalisme patriarcal, je pense qu’il s’agit d’un bon vieux conflit intergénérationnel. Je trouve ça détestable que des personnes qui n’ont jamais eu de responsabilités viennent évoquer mes compétences relationnelles avec les patients ou les internes, uniquement parce qu’ils n'apprécient pas mon ton sur Twitter. Je suis lucide, je connais mes faiblesses, je n’ai pas besoin de leurs leçons.

Exemple. Je revenais de vacances, en train, et je vois passer un tweet sur les internes qui sont en difficulté pendant leurs stages. J’ai twitté quelque chose comme «Ne vous inquiétez pas, dans la plupart des services ça se passe bien.» Un confrère très médiatique, champion de la bienveillance, a fini par commenter : «Il ne faut pas parler avec Wargon, il est cis-het» [cisgenre-hétérosexuel]. Ces personnes se placent systématiquement dans une position victimaire et font de nous des oppresseurs. Elles ne se rendent pas compte de la violence de leurs accusations.

Sur Twitter, mon confrère et ami Damien Barraud est plus visé que moi parce qu’il est encore plus cash. Nous avons deux points communs. Le premier, c’est qu’on ne rentre pas dans les cases. Nous avons tous deux été en première ligne face aux complotistes, aux Raoultiens, etc. Par contre nous refusons de faire partie d’un clan, en l'occurrence celui des gentils médecins qui pèsent leurs mots. Ce qui nous rassemble aussi, Damien et moi, c’est que nous avons beaucoup donné pendant la pandémie. Dans nos services, avec nos équipes. Et sur les réseaux sociaux nous avons eu notre dose de violence. Nous ne sommes pas des parangons de vertu, certes. Ça tombe bien, ça ne nous intéresse pas. Mais les néo-gardiens de la morale, que font-ils ? Qu’ont-ils fait ?


Avez-vous déjà été suspendu de Twitter ?

Oui, deux fois. Dont une pour «apologie du nazisme». Alors que je suis juif ashkénaze et que mon grand-père est mort en déportation. J’avais repéré sur Twitter la photo d’une dentiste portant des tatouages «Zyklon B». Certains twittos se vantaient d’avoir donné son adresse. J’ai réagi avec un tweet ironique du style «Bravo, et ne vous étonnez pas si demain on dénonce les homos ou les juifs.» Évidemment ça a été repris en masse par mes détracteurs, de manière organisée. Un «raid» classique. J’ai été suspendu douze heures. Cette histoire était tellement grotesque, et mes amis se sont tellement fichus de moi sur Twitter, qu’au final j’ai attiré beaucoup de sympathie... et de nouveaux followers. J’en plaisante, mais sur le coup ça m’a énervé. L’autre suspension, c’était à cause d’un tweet banal contre des antivax. Je n’ai jamais compris ce qui s’est passé.

Un autre raid, venu cette fois-ci de l’extrême gauche, aurait pu me valoir d’être banni. Ils ont raté leur coup. Ils avaient bidouillé mon tweet sur des violences policières, en sortant de leur contexte mes commentaires d’une vidéo. Là, c’est clairement le mari de la ministre qui était attaqué.

Récemment, j’ai déclenché une tempête avec un commentaire ironique sur un tweet de soutien à Jean Messiha. J’ai fait référence au sketch des Inconnus dans lequel ils distinguaient «les bons et les mauvais chasseurs.» Ça donnait de moi une image raciste... Du pain bénit pour les torchons de la fachosphère. J’ai bien cru que j’allais être suspendu, mais non. Mes collègues de l'hôpital se sont bien marrés en lisant dans Valeurs Actuelles mes échanges avec Messiha.


Quelles attaques vous atteignent le plus ?

Les insultes, je m’en fous. Sauf celles contre ma femme. Ça, ça m’énerve un peu. Les attaques contre mes qualités professionnelles ne m'atteignent pas. Par contre je n’aime pas qu’on s'en prenne à mon équipe. Pendant la première vague, je postais sur Twitter des photos de mes collègues, pour les remercier. J'ai arrêté parce qu'il y avait des commentaires racistes, j'ai compris que ça allait dégénérer.

Ce qui m’énerve le plus sur Twitter, c’est le mépris du peuple. Ce n’est pas une posture, c’est lié à mon histoire. J’ai grandi en banlieue, mon père se levait à 5h du matin pour vendre des journaux. J’ai gardé mes habitudes d’enfance, et j’ai choisi de venir travailler dans ce département du 93. Prenez cette histoire de «bistrot», par exemple, quand je parlais des antivax et des complotistes...
 

«Avant on les entendait au bistro, il n'y avait que leurs voisins qui les entendaient, ils étaient un peu bourrés, un peu cons et on leur disait de rentrer à la maison quand ils étaient trop bourrés. Maintenant ils sont à la maison, ils sont toujours aussi cons et ils sont sur les réseaux sociaux.»

Mathias Wargon sur LCI (22 octobre 2020)

 

Moi j’y vais, au bistrot. Cette interview, on aurait pu la faire sur un coin de table, devant une bière. Et je n’ai pas attendu la pandémie pour faire ce parallèle : en 2017 je disais déjà que Twitter est un bistrot. Après cette déclaration, on m’a accusé de mépriser le peuple. Franchement, quand des intellectuels de salon viennent me gonfler avec leur vision idéalisée du peuple, je trouve ça pathétique.

Mes collègues de l’hôpital à Saint-Denis – brancardiers, infirmières, secrétaires – sont le peuple. Moi j’en ai fait partie mais aujourd’hui j’ai une vie bourgeoise que j’assume complètement. Pour autant je ne serai jamais un bourgeois. Je n’ai pas les codes. Je ne suis pas très doué pour m’intégrer dans un réseau. Si quelqu'un ne me plaît pas, je lui dis. J’explique aux internes qui veulent faire carrière que l'obstacle n’est pas l’origine sociale ou la religion, mais cette aptitude à trouver le bon réseau.


Avez-vous déjà eu peur ?

Pas vraiment. Quand j’ai reçu une balle dans une enveloppe, à l’hôpital, ça m’a fait bizarre. Depuis ma secrétaire a pour consigne de ne pas ouvrir mon courrier. Ce même jour, la même personne m’a envoyé de la poudre, chez moi. Là ça devenait un peu ridicule.

Récemment mon adresse a été divulguée sur les réseaux, suite à des propos de mon épouse sur la mixité sociale. J’ai senti que les services en charge de sa sécurité se crispaient un peu, alors j’ai levé le pied sur Twitter. Mais à titre personnel j’ai beaucoup plus peur d’un patient baraqué et bourré que d’anonymes. À l’hôpital je n’ai jamais été menacé suite à mes propos sur Twitter. Peut-être parce que l'extrême droite évite la Seine-Saint-Denis ?   


Comment vous défendez-vous ?

J’aime toujours la controverse, mais sur Twitter je bloque beaucoup plus facilement qu’avant les comptes agressifs. Là, j’en suis à 2000. Je n’hésite pas non plus à porter plainte. Je l’ai fait après cette histoire de balle, et une autre fois quand des blogs d’extrême droite nous menaçaient, ma femme et moi. Concernant Twitter, j’ai porté plainte contre Éric Chabrière. Il m’a bloqué [sur Twitter] donc je ne vois pas ce qu’il publie sur moi, mais quelques amis me font suivre. Des insultes envers ma femme et moi, des images d’armes, etc. Ça commençait à ressembler à des appels au meurtre. D’autres comptes m’ont aussi envoyé des photos de peloton d’exécution. Twitter n’a pas réagi pas, moi si.


Votre photo de vaccination… Un pied de nez à vos «haters» ?

Sur cette photo, j’ai montré mes fesses. On les voit à peine ! Franchement, j’ai surtout voulu faire rire mes collègues. Et puis j’en avais un peu marre de toutes ces photos de vaccination avec des gens hyper-sérieux qui essayaient en vain d'en faire la promotion. C’était en février 2021, le vaccin n’était alors que pour les soignants et pas grand monde n’en voulait. Ma photo est passée à la télé, à une heure de grande audience. Ça a détendu l'atmosphère.

 

esanum Global Series est un travail éditorial conjoint des équipes d'esanum.de, esanum.fr, esanum.it et esanum.com. Les interviews sont disponibles en quatre langues sur ces différents sites.