«Que vos battements d’ailes…» : chronique d'un service de réanimation (18-21 mars)

Le Pr Jean-Paul Mira est le chef du service de Médecine Intensive et Réanimation de l’hôpital Cochin. Depuis le 14 mars, il tient une chronique de la vie de ce service. Coups de griffes, coups de coeur, fatalisme et solidarités : un regard vif sur des heures sombres. En voici des extraits.

Le Pr Jean-Paul Mira est le chef de service de Médecine Intensive et Réanimation de l’hôpital Cochin (Paris 14e).
Depuis le 14 mars, il tient sur son compte Facebook une chronique de la vie de ce service.
Nous en reproduirons régulièrement des extraits, avec son accord.

Au temps du Covid : chronique d'un service de réanimation (14-17 mars)



18 mars : «Un ballet de soignants»

Je ne sais plus vraiment ce qui marche encore dans ce monde bouleversé.
Ce n'est pas exactement vrai.

Je sais grâce à vous, grâce à votre participation à notre cagnotte que nous ne sommes pas seuls, avec nos lésions sur le nez à force de mettre des masques et de les serrer pour ne pas être contaminés. Car alors nous ne pourrions plus être là pour les patients qui n'arrêtent plus d’affluer.

Je vais être franc avec vous : nous allons être saturés dans les lits de soins critiques.
Tous les jours, 20% de patients en plus arrivent dans nos réanimations. Alors nous commençons à former des personnels. Le risque est mesuré mais il existe. Pourtant, jamais on entend parler de «droit de retrait». Malgré les problèmes de transport, la rareté des trains, les contrôles de police !!!
P...., mais laissez-nous, laissez-les travailler !

Cette solidarité de mon équipe.
Les patients sous ventilation artificielle sont mis sur le ventre. Un retournement qui demande une coordination, un soin extrême.
Dans des chambres surchauffées, car la climatisation est arrêtée pour ne pas diffuser le virus.
Chez des patients à pronostic vital engagé.
Un ballet de soignants retourne avec respect ces patients pour leur offrir une chance de plus.

On peut se demander quand la France reconnaitra la difficulté du travail d’IDE et d'AS de réanimation avec une rémunération spécifique. Comme en Belgique, Suisse, USA, Suède, Allemagne… C’est indécent.

Merci de votre soutien encore une fois.
Il m'est important, il nous est essentiel.



19 mars : «Leur aimé dans un sac mortuaire»

Bonjour, vous ne pouvez plus sortir, vous ne pouvez plus bosser, mais rassurez-vous, cela va être pire…
La SÉCURITÉ SANITAIRE arrive.

Avec la cagnotte, je vais dévaliser une boulangerie pour mes équipes. Elles le méritent depuis toujours.

Ce n'est pas de prendre en charge ces patients qui nous effraie. C'est de ne plus pouvoir les traiter. Tous les jours dans les services de réanimation nous traitons toutes les formes graves et mortelles de toutes les maladies. Tous les jours nous croisons la mort. Tous les jours nous voyons la détresse des visiteurs.

Nous redoutons de ne pouvoir traiter les nouveaux cas, de devoir choisir. Prendre des décisions pour pouvoir accepter d'autres patients.

Je redoute ce moment, et je n'en peux plus de ne pas pouvoir accompagner un membre d'une famille, juste un petit moment, pour lui expliquer.

Je n'en peux plus de cette directive [NDLR : interdiction des visites dans les services de réanimation].
Directive inhumaine, car quand ces patients meurent les familles peuvent à peine entr’apercevoir leur aimé dans un sac mortuaire, avant sa fermeture. Point.  
Des morts enterrés comme des non-croyants au Moyen-Âge, sans cérémonie, en dehors du cimetière.

Je vais demander aujourd’hui officiellement de pouvoir accepter un visiteur par jour près de ces patients. Si ce n’est pas accepté, je ferai de la désobéissance civile. J'ai les moyens de protéger mes équipes, les visiteurs et les patients si on m’en donne les moyens.

Une pensée pour un médecin de mon staff. Notre chef de village, notre indispensable, qui malheureusement n'est plus avec nous depuis deux jours, atteint de COVID-19.
Cette chronique est pour lui. Je l'embrasse électroniquement.



20 mars : «Que vos battements d’ailes…»

Bonjour et arrêtez de porter des masques dans votre voiture quand vous êtes seul, cela ne sert à rien.

Merci à mon boulanger de Vincennes (Chez Papa Gâteau) qui livre tous les jours le petit-déjeuner y compris le jour de sa fermeture hebdomadaire.
Merci aussi McDonalds (ne le dites à mes enfants, je refuse d'y aller) qui livre les réanimations parisiennes le matin (Donuts et Muffins gratuits pour le personnel).
Merci à Jacques Génin, chocolatier à Paris qui nous a livré des boites de chocolat hier soir.
Merci à chacun de vos mots et merci à chaque clap du soir.

Ces gestes nous touchent  et nous renforcent pour ce qui va arriver la semaine prochaine.
La vague grossit.

Que vos battements d'ailes puissent faire bouger l'inertie de nos dirigeants.
Que l'hôpital ne soit plus étranglé.
Que les médecins en prennent la co-direction.
Que le personnel de réa soit reconnu comme il se doit.

20% d'activité de plus dans les réanimations pour l'Île de France.
Nous serons un peu ou complètement noyés. Pour le moment l'eau est à mi-cuisse et continue de monter.
Notre président parle d'une guerre.
Je trouve cela inapproprié. Franchement inadapté. Traumatisant même pour ceux qui savent ce que cela représente, les «anciens» comme il dit.
Ma mère, cela l'a marquée et elle a peur. Quel intérêt ?

Nous mobilisons des personnels de santé, pas des troupes.
Nous répondons à une crise sanitaire infectieuse, pas à une attaque.

Une bonne nouvelle.
Nous avons ouvert le service aux visites. Après discussion entre nous, contre les ordres, et avec le soutien soulagé de tout le personnel. Une visite par patient et par jour pour tous les malades.
Je vous jure, je n'en dormais plus.
Notre ADN est retrouvé.

Un patient revient me voir trois ans après. La larme à l’oeil, il me dit : «Vous m'avez aimé comme ma mère et ma grand-mère. Sans me connaître, vous m'avez soigné, vous m'avez lavé, vous m'avez nourri. Quand je suis sorti de chez vous, j'ai eu l'impression de renaître. Aujourd'hui je fête deux anniversaires.» (Nous avions alors tous les deux les larmes aux yeux).

Tout le mal que je pense des journaux télévisés qui mettent sur leurs plateaux les «experts » qui n'ont jamais traité ces patients. Ils vous assènent des vérités qu'ils n'ont jamais affrontées.

Cette chronique est pour Marie-Nadège.
90 minutes de trajet, 1300 euros par mois, elle laisse son fils à sa mère pour venir travailler.
Elle dort dans une chambre de l'hôpital faute de train.
Elle est responsable de la logistique d'un service de 100 personnes. 45 millions d'euros de budget par an.

Cette chronique est pour Marie-Nadège. Elle, elle mérite notre respect et votre reconnaissance.



21 mars : «Malice et mascarade»

Respectez le confinement.
Si vous vous contaminez ce jour, nous ne pourrons peut-être plus vous accueillir en réa dans 8 jours, faute de lits.

Plus qu'une école, la Réa Cochin est une famille. Même si on s'éloigne, on reste marqué par un lien, la sueur partagée, les rires, les mains posées sur un bras fripé ou une toute petite main.

mains.jpg

mains2.jpg

Deux photos prises par mon amie Michèle Noblins, pédiatre et photographe de talent


Merci aux députés qui ont applaudi hier soir.
Est-ce leur propre peur ?
Est-ce juste par ce qu'une députée l'a suggéré et que les quelques présents n'ont pas pu faire autrement ?
Est-ce sincère ?
Si la reconnaissance envers les soignants s'arrête à ces claps,
si les salaires d'une IDE et d'un AS restent ce qu'ils sont,
si les kinés et les psychologues sont considérés comme des luxes et restent sous-payés de façon honteuse…
Alors, messieurs et mesdames les députés, j'aurai du mépris pour vous et votre mascarade.

Hier trois nouvelles. Deux bonnes, une mauvaise.
Nous avons retiré l'assistance respiratoire d'une patiente COVID, avec succès, après 10 jours de lutte. La nouvelle a diffusé d'une unité à l’autre.
Sevrage respiratoire réussi, grâce en particulier à nos deux kinés, Marie-Lucie et Aude. Des magiciennes.

Une deuxième bonne nouvelle, le retour des familles.
J'ai croisé quatre visiteurs. Ils démontrent que l'interdit autoritaire peut être combattu, qu’être humain est plus qu'un statut, c'est un devoir.

La mauvaise nouvelle : la vague est là, nous avons de l'eau jusqu'au cou.

Mon unité de 24 lits… 24 lits de Covid+.
Les prochains jours vont probablement être jours de sueur et de tristesse. J’espère me tromper, venir devant vous m’excuser, et on ira prendre une bière que je vous offrirai avec plaisir.

Nous allons avoir besoin de vous. De vos sourires, de vos mains tendues que l'on ne touchera pas, de votre compréhension devant ce proche que l'on ne pourra pas complètement soigner.

L'armée vient d'ouvrir dans l'Est un hôpital de campagne de 30 lits. On s’émerveille, je frissonne. Personne ne voie ou ne veut voir : il faut dix hôpitaux comme cela à Paris.

Michel Serres, l’ami que j'aime toujours autant. Je pense à lui quotidiennement. Le grand philosophe aurait adoré observer ce qui se passe.
Je l'aurais écouté m’expliquer, il aurait absorbé mon quotidien.
À la fin de sa vie, il me disait : «Je sais que je vais mourir, mais je n'y crois pas !»
Ses yeux brillaient de malice en disant cela.

Michel, cette chronique est pour toi.

Jean-Paul Mira

À suivre...

Esanum is an online network for approved doctors

Esanum is the medical platform on the Internet. Here, doctors have the opportunity to get in touch with a multitude of colleagues and to share interdisciplinary experiences. Discussions include both cases and observations from practice, as well as news and developments from everyday medical practice.

Esanum ist ein Online-Netzwerk für approbierte Ärzte

Esanum ist die Ärzteplattform im Internet. Hier haben Ärzte die Möglichkeit, mit einer Vielzahl von Kollegen in Kontakt zu treten und interdisziplinär Erfahrungen auszutauschen. Diskussionen umfassen sowohl Fälle und Beobachtungen aus der Praxis, als auch Neuigkeiten und Entwicklungen aus dem medizinischen Alltag.

Esanum est un réseau en ligne pour les médecins agréés

Esanum est un réseau social pour les médecins. Rejoignez la communauté et partagez votre expérience avec vos confrères. Actualités santé, comptes-rendus d'études scientifiques et congrès médicaux : retrouvez toute l'actualité de votre spécialité médicale sur esanum.