Parcours Stup : la nouvelle voix de l’addictologie

Sur Parcours Stup, on parle d’individus et de drogues, de vies et de substances, d’effets physiologiques et de prises en charge. Dans ce podcast les voix se valent et se mêlent, toujours libres et claires, celles des soignants comme celles des usagers.

(Crédit : Malt)


Qui est Yoshi ? Nous dirons simplement que ce jeune médecin est spécialisé en addictologie. Pour le reste, qu’importe son nom tant que porte sa voix.  



L’ambiance est intimiste, on se tutoie et on s’appelle par son prénom. La discussion s’écoule paisiblement, des soignants expliquent, des usagers et des usagères racontent. Le fil rouge, ce sont les questions de Yoshi, précises et jamais orientées, son envie de comprendre et de faire comprendre. 

Sur Parcours Stup1, on parle d’individus et de drogues, de vies et de substances, d’effets physiologiques et de prises en charge. C’est un podcast où toutes les voix se valent et s’adressent autant aux soignants qu’aux usagères et usagers de substances.  



Le choix de l’anonymat 

Une question que l’on me pose souvent est celle de l'anonymat. Est-ce vraiment nécessaire ? Je crois malheureusement que oui. En tous cas ce point est très important pour moi et pour mes invité.e.s, y compris les soignants. L'anonymat nous permet une parole libre sur un domaine encore sensible.  

Cet anonymat, j'essaie à tout prix de le préserver, mais il a ses limites. L'addictologie est un univers assez restreint, il faut être prudent. Dans ma région, nous ne sommes que quelques jeunes addictologues et nos carrières dépendent encore de nos hiérarchies, parfois réfractaires aux voix nouvelles ou dissonantes. Récemment, l’une d’entre nous avait l'occasion de s’exprimer dans les médias sur un nouveau comportement. On lui a clairement fait savoir que cela n'était pas souhaitable, qu’informer pourrait «encourager à consommer».      



Vulgarisation à large spectre 

«C’est le lien tissé avec les professionnels de santé qui m’a permis d’y croire et de m'en sortir.» Ces mots sont ceux de Sandra Pinel, une infirmière anciennement dépendante qui a témoigné dans le septième épisode de Parcours Stup. C’est ce que j’essaie de faire avec le podcast : montrer la réalité crue de l’addiction, sous toutes ses facettes, pour que les professionnels de santé de tous horizons et les usagers de drogues aient une culture et un langage communs. À charge pour moi de traduire en langage non médical si nécessaire. Lorsqu’un chercheur du CNRS nous explique l’impact de l'alcool ou des opioïdes sur les intestins et évoque la «coprostase», je traduis par «caca coincé». Il est important que nous soyons tous au clair sur le sujet de la discussion, et ça permet d’éviter de complexifier inutilement un sujet trivial. 

Sandra Pinel évoquait aussi la créativité des médecins qui l'avaient suivie, toujours prêts à essayer autre chose pour l’aider, à creuser d’autres pistes. L’addictologie est une spécialité où il faut être inventif, alors pourquoi pas le podcast ? Je recommande d’ailleurs d’écouter aussi l’excellent podcast Substance, créé par le  journaliste Benjamin Billot et centré sur les usagers. Parcours Stup est différent puisqu’il s’agit d’un regard croisé sur les addictions.

J’ai beau aller souvent sur le terrain, j’ai une grande ignorance de la vie quotidienne des usagers/ères de drogues. Et je ne peux pas non plus me mettre à leur place. Pour d’autres pathologies, le cancer par exemple, il arrive que des soignants eux-mêmes malades témoignent. C’est encore tabou en addictologie, le cas de Sandra est une exception. Les médecins en particulier n’évoquent pas ouvertement leurs dépendances. J’espère que l’anonymat offert par Parcours Stup leur en donnera la possibilité. 



L’addictologie, voix fragile et politique 

Notre spécialité est jeune et fragile, voire misérable. C’est d’autant plus regrettable qu’en addictologie les clichés sont tenaces et les perceptions figées. L’empowerment des patients qui émerge dans d’autres spécialités – ce moment culturel charnière où les patients s’approprient leurs projets de soins – sera d’autant plus laborieux en addictologie que les patients peinent à s’exprimer et sont englués dans les représentations négatives dont ils et elles sont victimes. 

On me dit que mon discours est politisé. C’est vrai. L'addictologie est malheureusement une spécialité militante. À partir du moment où cette spécialité n’est pas autorisée dans certains pays, je considère que  je fais un acte militant chaque fois que je passe la porte de l’hôpital. 

À Bali, l’exercice de mon métier est passible de la peine de mort. En Russie, il n’existe pas vraiment. Un Russe sur trois meurt des conséquences de l’alcool. L’addictologie est dans ce pays un enjeu de santé publique pourtant les autorités s’opposent à l’exercice de cette spécialité. Par exemple, après l’annexion de la Crimée par la Russie, l’accès à la méthadone a été interdit et les stocks brûlés. Les associations internationales d’usagers de drogues estiment que plusieurs centaines de personnes sont mortes par défaut d’accès aux soins. Avec ce podcast, je choisis de donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas, qui se cachent parce qu’on les pointe du doigt, qu’on les dénigre, qu’on les déshumanise. 

Quand j’ai des étudiantes et étudiants en médecine ou soins infirmiers, ils imaginent que nos patients sont des personnes dangereuses ou violentes. Sauf qu’on n’en a quasiment jamais dans le service. C’est probablement la même proportion que dans la population générale. En fin de stage, les étudiants me disent souvent : «Je les comprends maintenant, ces personnes ont des parcours de vie difficiles, et la consommation n’est qu’un de leurs problèmes». C’est exactement ça. La dépendance n’est souvent pas leur problème principal, c’est une co-morbidité. Leur problème, c’est un parcours de vie traumatique jamais pris en charge, c’est trouver un appartement, c’est payer le loyer. Si on règle ça, on règle plus facilement le problème de la dépendance. 

Sur Parcours Stup, il y a eu un épisode hors-série dédié spécialement aux étudiants en médecine. Je voulais comprendre leur perception de l'addictologie. Les invités étaient des étudiants en cinquième année, des internes, etc. Ce qui ressort de leurs témoignages, c’est que l’addictologie est survolée pendant les études de médecine et abordée surtout par des psychiatres. Les étudiants ont beaucoup de mal à se faire une idée précise de cette spécialité. Ils décrivent aussi un milieu hospitalier toxicophobe, porteur d’une vision caricaturale où les patients dépendants sont rebaptisés «patients menteurs». 

En fait, l’addictologie est essentiellement de la médecine sociale, communautaire. C’est aussi la seule spécialité dans laquelle on se retrouve à 15h dans un squat sordide derrière une FNAC pour essayer de reprendre contact avec une patiente en rupture avec les soins. On est sur le terrain, on est dans la ville, on porte un regard sur elle et ce qui s’y passe vraiment. C’est ce que mes mentors autant que mes patients m’ont enseigné, et ce que je veux transmettre à mon tour.  



Une nouvelle référence

Dans le cinquième épisode, j’expliquai qu’une personne qui prévoit de faire la «mule» ne doit jamais prendre de laxatifs car ils rendent les selles acides et augmentent le risque d’explosion des «fingers» (les doigts de gants en latex remplis de cocaïne et ingérés).  5 à 10 grammes de substance libérés dans l’organisme, c’est une douleur atroce et un décès très rapide. Un urgentiste m’a contacté pour me dire : «J’ai déjà fait ça, prescrire des laxatifs à une mule. Je réalise que j’aurais pu la tuer. Du coup j’ai fait tourner ton podcast, il y a eu dix personnes au moins qui ont eu des sueurs froides.» Une autre connaissance qui travaille dans un service d’Urgences proche d’un aéroport me dit qu’ils ont affiché «Ne pas donner de laxatifs aux mules» avec la source «Parcours Stup». Pour moi c’est une belle reconnaissance. 

À l'origine, la «cible» de Parcours Stup c’était le petit milieu de l’addictologie, que ce soient les professionnels ou les usagers. Mais j’ai eu des retours enthousiastes de collègues exerçant dans d’autres domaines et je m’aperçois que le podcast peut leur être utile. Par exemple, le premier épisode décrit en quinze minutes une consultation type en addictologie. Ensuite, au fil des épisodes, nous apportons des connaissances sur la physiopathologie, les substances, etc. L’idée c'est d'être à la fois très précis et très concret. 

J’ai lu que la toxicophobie ne concernerait «que» 20% des professionnels de santé. Or les 80% des soignants «de bonne volonté» manquent parfois de clefs pour affiner leurs prises en charge. Y compris moi. C’est la raison pour laquelle j’essaie d’inviter une personne concernée à chaque épisode. Parcours Stups peut être une bonne trousse à outils, que ce soit en termes de connaissances sur les produits et leurs effets, de ressources documentaires sur les structures de soins, etc. En conseillant ce podcast à son patient, un médecin montre qu'il ne pose pas de regard accusateur mais qu’il a au contraire une réelle envie de le comprendre. C’est aussi une manière d’expliquer la diversité de l’offre de soins mais aussi ses limites, comme le manque de places.   



Les voix à venir

C’est grâce à Twitter, réseau sur lequel je peux aussi m’exprimer anonymement, que j’ai pu lancer Parcours Stup et trouver un auditoire. Twitter me permet d'interagir avec des médecins qui sans ça ne m'auraient vu que de loin, en congrès. Ces liens me sont précieux, d’autant plus que je n’envisage pas une carrière hospitalière. Parcours Stup me permet de trouver ma place dans un réseau non universitaire, auprès de personnes qui partagent mon approche de l'addictologie.

Au début, je pensais faire une dizaine d’épisodes. Le neuvième, qui porte sur les troubles du comportement alimentaire, vient d’être mis en ligne... Avec le hors-série, j’en suis donc à dix épisodes. Et j’ai très envie de poursuivre l’aventure. Deux thèmes me tiennent à coeur, mais nécessitent un énorme travail en amont car la littérature qui s’y rapporte est très morcelée et le débat vite clivant. En les préparant, je vais énormément apprendre. D’abord, il y a le cannabis. Je maîtrise moins les enjeux autour de cette substance car ma spécialité est plutôt l’héroïne. L’autre sujet que je veux absolument traiter, et bien, c’est celui des femmes dépendantes.  

Au fil du temps, j’ai essayé plusieurs formats. Le premier épisode durait quinze minutes car j’avais peur de faire «trop long». Maintenant je sais qu’un épisode peut sans problème durer une heure. Au début j’étais seul, puis j’ai eu un ou deux invités et j’ai aussi testé le format «table ronde.» Deux personnes interviennent de manière récurrente dans Parcours Stup – une usagère et un médecin généraliste – et j’apprécie ce que nous avons construit. Je ne me vois plus animer seul le podcast et j’adorerais que tous les futurs podcasts se fassent à trois.

Ma certitude, c’est que la parole de l’usager est aussi importante que la mienne. Ce que je voudrais, c’est qu’après chaque épisode de Parcours Stup nous ayons l’un et l’autre le sentiment d'avoir compris quelque chose et créé du lien. Et je voudrais apprendre aussi des auditrices et auditeurs. C’est la raison pour laquelle j’invite toutes les personnes qui le souhaitent à partager leurs expériences en commentaires sur les épisodes du podcast. Le schéma classique d’un enseignement «pyramidal» – tel que pratiqué durant les études de médecine – montre clairement ses limites. Je pense que tous les moyens sont bons pour accroître le partage de connaissances, et j’espère que Parcours Stup en est un.



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Notes :
1- Parcours Stup
2- Slate – "Annexation Symptoms : Russian rule has cut Crimea’s drug addicts off from the treatments they depend on, with sometimes deadly results" (22 mai 2017)