L'étudiant, l'huissier, et quelques grammes de honte

Volontaire pour travailler en secteur Covid pendant la première vague, l'étudiant fait maintenant face à d'amères tracasseries. Des lacunes administratives valent à cet étudiant passionné une mise en demeure par un huissier. Des «emmerdes» qui font étrangement écho au mépris ressenti par nombre de soignants. Hier acclamés, aujourd’hui épuisés, si souvent incompris par des administrations aveugles.

Pour Anthony Minguy porter la blouse est un engagement fort. Il recherche toujours, pour la remercier, l’infirmière qui avait si bien pris soin de lui il y a plus de vingt ans. Celle grâce à qui il est aujourd'hui étudiant en soins infirmiers.
Pendant la première vague, Anthony s’est porté volontaire pour travailler comme aide-soignant en secteur Covid. Une expérience intense, mais à l’arrière-goût amer ; des lacunes administratives valent à l’étudiant passionné une mise en demeure par un huissier.
Ces «emmerdes» n’entament en rien sa détermination mais font étrangement écho au mépris ressenti par nombre de soignants. Hier acclamés, aujourd’hui épuisés, si souvent incompris par des administrations aveugles.      

 

À l’âge de sept ans, Anthony est hospitalisé suite à un accident domestique. Une nuit il mouille ses draps mais n’ose pas déranger l’infirmière. Quand elle arrive en faisant son tour Anthony découvre une femme tellement réconfortante que le petit garçon se fait une promesse : «Un jour, je serai comme elle.» C’était en 1997, à l’hôpital de Tarare.

«Je la recherche depuis trois ans, pour lui dire merci. J’ai posté sur les réseaux sociaux, j’ai contacté le DRH, l’Ordre des infirmiers et même l’ARS. J’ai travaillé pour cet hôpital, en tant qu’aide-soignant, mais impossible de la retrouver. C’était il y a plus de vingt ans, et elle avait la cinquantaine.»  

Le bac en poche, Anthony sait qu’il deviendra infirmier mais il n'est «pas encore assez mature pour porter la responsabilité que donne cette blouse.» Il choisit de prendre le temps, part vivre quatre ans à Berlin, où il enchaîne les boulots. Il attend d’être prêt. Finalement, son ex-compagne l’inscrit à son insu au concours d’entrée à l’Institut de formation en soins infirmiers (Ifsi). «J’ai appris ça dix jours avant le concours. Je l’ai réussi, j’ai même été très bien classé.»

Lorsqu’Anthony commence sa formation à l’automne 2018, dans un Ifsi du sud de la France, c’est logiquement pour devenir infirmier puériculteur. Mais au fil des stages sa conviction se renforce : il travaillera en soins palliatifs. Anthony sera diplômé en juin 2021 et a déjà postulé pour suivre un master dans ce domaine. Très attiré par les pays pionniers, comme la Suisse ou le Royaume-Uni, il prévoit de visiter le Christopher's Hospice de Londres. Pour autant, bien qu’il possède déjà l’expérience de l’expatriation Anthony ne pense pas travailler ailleurs qu’en France. «C’est mon pays, c’est ici que je veux agir.»   


Puis vint la Covid : « Il fallait que j’y aille.»

En mars 2020, son Ifsi a d’abord réquisitionné les futurs cadres de santé puis les étudiants financés par l’hôpital. Ensuite est venu l’appel aux volontaires. «Nous avons été sept étudiants à répondre présent, sur une promotion de 75 environ. Pour moi c’était évident, il fallait que j’y aille.» Ces étudiants parviennent, non sans mal, à se faire embaucher en tant qu’aides-soignants. L’hôpital aurait préféré les affecter en tant que stagiaires.   

Anthony rejoint donc l’équipe de nuit d’un service Covid. Du 1er avril au 10 mai il travaille en douze heures auprès de patients souvent âgés. «Ce n’était pas du nursing lourd. Mais la détresse des patients était si forte. Ils avaient peur, et nous on n’arrivait pas à les apaiser. Faute de recul, nous comprenions à peine ce qui se passait.» 

La consigne était claire : rester le moins longtemps possible dans les chambres. Un soir, alors qu’Anthony termine un soin, son patient de 90 ans lui dit : «La différence entre votre visite à vous et celle de la souffrance, c’est qu’elle, elle reste tout le temps.» Bouleversé, Anthony sort de la chambre sans parvenir à le regarder. «J’avais peur de flancher.» Un autre patient lui dira plus tard : «Ne perdez pas votre temps avec moi. Allez en voir un autre.» Cet homme est décédé peu de temps après ; il avait compris que c’était fini.


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De cette période, Anthony retient le soutien inconditionnel de ses proches et des familles qui devant l’hôpital venaient témoigner leur soutien. «Si nous étions en guerre, alors leur affection était notre arme.» Il évoque aussi la complicité avec les collègues, et sa  chance de travailler avec une aide-soignante qui l’avait formé l'année précédente. «J’étais fier de lui montrer ce que j’avais appris grâce à elle.» Une nuit, un cardiologue lui fait un cours de deux heures sur les ECG. «Les médecins se concentrent d’habitude sur les étudiants en médecine, c’est normal. Mais là, les clivages ont sauté.»


Fin de contrat au goût amer

Le 10 mai, Anthony choisit de ne pas renouveler son contrat. S’il veut enchaîner avec le stage infirmier prévu en juin l'étudiant doit d’abord faire un test PCR et passer quinze jours loin des patients Covid. Il sent aussi qu’il a besoin d’une pause ; le passage en secteur Covid a laissé des traces. Comme prévu, Anthony démarre début juin un stage dans un service de soins de suite et réadaptation.  

«Durant cette période en secteur Covid, les formateurs et formatrices de l’Ifsi ont été incroyables. Je les en remercie.» L’une prend régulièrement des nouvelles des étudiants volontaires, deux autres viennent les voir dans les services Covid plusieurs fois par semaine. Outre les groupes de paroles proposés aux étudiants infirmiers, l’Ifsi met en place pour celles et ceux qui ont travaillé en secteur Covid un suivi psychologique individuel.

Cette forte et belle expérience s'est teintée d'amertume la semaine dernière, lorsqu’Anthony a reçu une mise en demeure envoyée par un huissier. «Le dernier jour de mon contrat, je suis parti sans rien : pas de fiche de paie, d’attestation employeur… J’ai compris plus tard que l’hôpital avait fait une erreur, m’avait mis sans mon accord sur le planning pour tout le mois de mai. Quand j’ai été payé, début juin, j’ai trouvé la somme un peu élevée. Mais je n’avais toujours aucune fiche de paie, et vu qu’il s’agissait de travail de nuit, en secteur Covid, j’ai pensé que c’était normal.

Depuis juin, j’ai réclamé cette fiche de paie à plusieurs reprises, par mail, par téléphone, et même en personne. On me répondait tout le temps que la période était compliquée, ou alors les services se renvoyaient la balle. Par contre, l’hôpital ne m’a jamais contacté pour réclamer un trop-perçu. Jusqu’à ce que je reçoive cette lettre d’un huissier exigeant la restitution de 617 euros. À ma connaissance deux collègues ont aussi eu des difficultés, et l’une a dû prendre un avocat. Je rendrai cette somme, bien sûr, c’est juste. Mais d’abord je veux obtenir les documents auxquels j’ai droit, savoir ce que j’ai réellement gagné.

Ce qui me met en colère, c’est que je me suis porté volontaire et que maintenant je me retrouve seul face à un huissier. Je suis un simple étudiant, avec peu de ressources. L’hôpital refuse de s’en mêler et se justifie en me disant que je n’ai pas signalé un changement d’adresse. En effet, j’ai déménagé. C’était en août, plus de deux mois après la fin de mon contrat. Et l’hôpital avait mon mail et mon numéro, ils pouvaient me trouver. Alors, recevoir la lettre d'un huissier... En fait, je me sens méprisé.»

Ce triste épilogue ne change en rien la détermination d’Anthony à l’approche de la deuxième vague dans sa région. «D’ici une semaine ou deux ils auront besoin de nous. J’y retournerai, évidemment. Je dissocie ces emmerdes administratives et ma responsabilité de soignant. Personne ne m’a forcé à porter la blouse, et elle me donne une sorte de devoir. Mais ce devoir, ce n’est pas envers l’hôpital, c’est envers les patients

PS : si vous avez des infos sur une infirmière, la cinquantaine à l'époque, ayant travaillé au CH de Tarare début 1997... (contact@esanum.fr)


Benoît Blanquart


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