Les déserts médicaux chapitre 2 : le point de vue du Dr. Rault, Président de l’Ordre des Médecins du Nord

Le Président de l’Ordre des Médecins du Nord et de la section santé publique et démographie médicale du CNOM revient sur les déserts médicaux, les réformes ministérielles et sa pratique de la médecine générale libérale.

Le Président de l’Ordre des Médecins du Nord et de la section santé publique et démographie médicale du CNOM revient sur les déserts médicaux, les réformes ministérielles et sa pratique de la médecine générale libérale.

Le Conseil National de l’Ordre des médecins ne s’est pas vraiment exprimé sur le Pacte Territoire Santé du ministère de la santé. Aviez-vous été consulté et/ou mis à contribution ?
Le Conseil National a été contacté. Pas nous directement au sein de la section mais ils ont contacté le Conseil National oui.

Est-ce que vous pensez avoir été entendu ?
Pas spécialement non.

Que pensez-vous des mesures mises en œuvre ? Vous ont-elles convaincu ?
Je me suis intéressé à un domaine qui m’intéresse de près, à savoir les maisons de santé pluridisciplinaire, j’ai eu confirmation d’une part avec l’enquête de l’atlas que nous avons réalisé cette année et avec l’installation des jeunes médecins sur l’année d’autre part, que très peu s’installent en maisons pluridisciplinaires. Ceci est un peu paradoxal : un tiers des jeunes médecins s’installe en individuel, un tiers en monodisciplinaire et un tiers sont des collaborateurs libéraux. Il s’agit ici du libéral et l’installation pluridisciplinaire reste marginale. Donc ce plan que l’on voulait prioritaire ne l’est pas vraiment dans les faits.

Craignez-vous que certaines mesures mises en place par le gouvernement comme les maisons de santé pluridisciplinaire, puisse dénaturer la pratique de la médecine libérale ?
La première règle des regroupements de professionnels de santé, qu’il s’agisse d’organisations pluri- ou monodisciplinaires, c’est la concertation : cela doit se faire avec les professionnels et il ne faut pas leurs proposer après coup. J’ai trop vu en France des projets faits par des municipalités, des conseils généraux où des coquilles vides ont été crées et ensuite on a essayé de les remplir. Je crois que ce n’est pas la bonne façon de faire. La pratique, c’est d’abord de rassembler les professionnels de santé dans les zones qui sont en tension et de voir avec eux quelles sont les meilleures solutions. Un regroupement dans une maison pluridisciplinaire ne va pas obligatoirement régler le problème du manque de médecins en particulier généralistes dans les zones sous-dotées. Il faut avant tout avoir un dialogue avec les professionnels pour voir avec eux quelle est la meilleure solution. Le pluridisciplinaire c’est surtout quelques généralistes avec une gynéco, un kiné et des infirmiers mais dès qu’il s’agit de rapprocher des cardiologues et des ophtalmologues qui ont des plateaux techniques assez compliqués, c’est beaucoup moins évident.

Pensez-vous que ce dialogue a été mis en place ?

Je n’ai pas l’impression, non. Je pense que l’on nous assène des mesures sans que l’on ait l’impression que la base ait été consultée et on se demande si c’est quelque chose qui est originaire du terrain. C’est ça qui me navre un peu. Moi qui suis en activité, je vois un peu comment les choses fonctionnent. C’est bien beau de parler de priorité mais il faut aussi voir ce que la base peut faire et ce qu’elle a envie de faire.

Vous êtes Président de l’Ordre des Médecins du Nord et de la section santé publique et démographie médicale du CNOM, comment expliqueriez-vous les fortes disparités constatées au sein d’une même région, notamment dans le Nord Pas de Calais?
Ça c’est simple, tout le monde peut le comprendre. J’inscris en ce moment beaucoup de jeunes médecins et comme les généralistes sont un peu le parent pauvre dans les années qui viennent et qu’ils sont en baisse régulière jusqu’au moins 2018, je leurs demande ce que fait le conjoint dans la vie. La semaine dernière par exemple j’en ai eu une qui me disait que son conjoint travaille sur Lille, elle veut s’installer en libéral et il est évident qu’elle va essayer de trouver un poste dans la région lilloise.
Donc la première cause c’est le travail, s’il y a des endroits sans emploi pour la compagne ou le compagnon et bien il sera difficile qu’un médecin vienne s’installer. La deuxième chose après l’emploi ce sont les possibilités du secteur qui importent, c’est à dire, le réseau routier, les écoles, tout ce qui est réseau culturel attire les gens. Un jeune qui peut s’installer où il veut, va plutôt s’installer dans des zones plus attractives que d’autres. C’est humain. Si je prends l’exemple du Nord, qui est un département très long, il est sûr que l’on aura plus de mal à attirer les médecins au Sud du département, à une heure et demi de voiture de Lille, que sur l’agglomération. Cela est valable pour toute la France, le travail de la compagne ou du compagnon est la première de leurs préoccupations et la deuxième c’est l’infrastructure locale. C’est ce que je dis toujours, s’il n’y a plus de pharmacie, plus de kiné, plus de boulanger je ne vois pas pourquoi il y aurait un médecin. C’est sûr que les zones désertifiées n’attirent pas et cela pose problème parce qu’en plus de la baisse des médecins, il y a des zones qui sont en augmentation de population générale, comme en Dordogne: c’est une zone où la population augmente et malheureusement il y a une baisse des médecins et là c’est encore plus grave.

Pensez-vous que l’augmentation des délais d’attente pour obtenir un RDV soit une conséquence de la désertification médicale ou simplement le synonyme d’une activité de plus en plus importante à l’échelle locale ?
Les deux mon général. La baisse du nombre des médecins s’accompagne clairement d’une augmentation du délai d’attente, c’est le principe de l’offre et de la demande. Il y a moins de médecins donc plus de délai et une augmentation de l’activité qui est importante. De plus, il faut savoir que pour les jeunes médecins, c’est la qualité de vie plutôt que la quantité d’actes réalisés qui prime. Alors que les générations précédentes voyaient leur activité, les nouvelles générations ne courent pas après des revenus importants; généralement dans le couple, les deux travaillent et ce qu’ils veulent avant tout c’est une qualité de vie. Les délais d’attente peuvent également être liés au fait que les jeunes médecins ne cherchent pas à avoir une clientèle énorme. Ce qu’ils cherchent c’est essayer de pas finir trop tard, donc forcément les délais vont rallonger.

Pensez-vous que la solution se trouve dans des démarches nationales ou êtes-vous plutôt d’avis que c’est au niveau local qu’il faut chercher des solutions au problème de la désertification?
Au niveau local. Le niveau national peut donner des pistes et des idées. Je le vois bien au niveau de ma région et du système de la permanence des soins ambulatoires où il y a des solutions un peu différentes selon le secteur. Les solutions sont variées selon les régions et il n’existe pas de solution uniforme.
On ne peut pas dire que les groupes pluridisciplinaires vont sauver la médecine en France. Cela sera peut-être le cas dans certains secteurs mais pas partout. Il faut donc surtout privilégier le niveau local, le dialogue avec les professionnels de santé et les médecins en particulier avant d’envisager de les placer dans des maisons pluridisciplinaires. J’ai un exemple dans mon département, à Anor, dans l’Avesnois. Les politiques, les professionnels de santé se sont réunis pour discuter des moyens à mettre en œuvre pour trouver des solutions. Là c’est constructif et positif. Par contre si on propose un truc tout fait ce n’est à mon avis pas la bonne solution.

Si vous pouviez changer quelque chose au système médical français, ce serait quoi ?
On entend toujours parlé des médecins et de leurs défauts et on l’impression qu’on ne veut rien dire à la population et surtout pas lui faire peur. Mais je pense qu’il faut la responsabiliser au maximum. Elle a déjà compris au niveau de la permanence de soin qu’elle n’avait plus un médecin qui venait chez elle quand elle le voulait et qu’elle peut se déplacer dans les urgences, les services des maisons médicales de garde ou pendant les consultations. Selon moi, les gens ne sont pas stupides et sont aptes à comprendre qu’il y a actuellement moins de médecins, qu’il faut faire avec et trouver d’autres formes d’organisation. On l’a bien vu au nouveau des visites; moi qui suis généraliste je peux vous dire que maintenant les gens se déplacent, ils viennent aux consultations et je ne suis plus appelé pour un oui ou pour un non. Je pense que la population est apte à comprendre les difficultés et à être responsabilisée pour gérer le problème tous ensemble. C’est nécessaire pour gérer le déficit. Je parle ici de déficit et non de pénurie car il n’y a pas vraiment pénurie des médecins. Ils sont surtout mal répartis et dans les zones où il y a pénurie ou manque il faut d’autant plus trouver des solutions et ce avec les patients.

Cette idée de responsabilisation n’est pas sans rappeler le discours de Madame Touraine de jeudi dernier et sa volonté de généraliser le tiers-payant. Pensez-vous que la généralisation du tiers-payant puisse favoriser la responsabilisation des patients ?
Dans ce cas-là on ne peut pas parler de responsabilisation des patients, au contraire on les déresponsabilise. Si vous ne payez plus rien vous n’avez pas la notion de la valeur des choses et de toutes façons comme c’est gratuit vous pouvez en user et en a abuser autant que vous voulez. Moi je suis très attaché au paiement à l’acte et cela n’a rien à voir avec l’Ordre mais je pense qu’il est important de responsabiliser les gens quant à la valeur des choses. Je pense pas que les patients ne vont pas chez le médecin car ils n’ont pas les moyens, à mon avis cela est faux. Quand un médecin libéral voit un patient qui est en difficulté, il ne va pas le faire payer. Et puis il y a les consultations à l’hôpital, les AME, il existe beaucoup de solutions pour ceux qui n’ont pas les moyens. Donc moi ce que je crains, c’est que si on fait l’acte sans paiement et bien il va y avoir une dérive et puis le déficit de la sécurité sociale ne va pas s’arranger, c’est clair.


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