La Martingale : créer, transmettre, rester soi

La Martingale, c'est le nouveau sésame des étudiant.e.s en médecine. À la fois livre et application, ce recueil de fiches de révision pour préparer l'ECNi est l'oeuvre de deux jeunes médecins dont Anne Charon, interne en endocrinologie. Retour sur une belle aventure, loin d'être terminée, qui conjugue créativité et rigueur, maturité et spontanéité.



Anne Charon est interne en endocrinologie. Au début de son internat elle a lancé La Martingale. En moins de deux ans, ce recueil de fiches de révision pour l’ECNi est devenu le plus vendu en France.



Je crois que j’ai une âme d’artiste. J’adore le design ! Pendant ma quatrième année de médecine j’avais lancé une collection de bijoux. Je faisais tout : design, choix des matières premières, emballages, vente, pub… J’ai toujours été comme ça, j’ai besoin à la fois de créer et d’entreprendre. C’est aussi quelque chose que j’aime beaucoup voir chez les autres, quelle que soit leur extraction sociale. Je crois que je n’arrêterai jamais de créer. Mon rêve, ce serait d’apprendre à travailler des matières précieuses. J’aime être méticuleuse, et cet art ne supporte pas l’imprécision. Plus tard, à la retraite peut-être ! 

Cela me vient sûrement de mes parents, tous deux architectes. Ils m’ont transmis une réelle ouverture d’esprit et une grande curiosité : j’apprends sans cesse en observant ce qui m‘entoure, en analysant mes erreurs aussi. Je ne suis pas fille de médecins, et c’est peut-être une chance. Mes parents n’ont pas dicté mon avenir ou restreint mes choix, consciemment ou non. Je n’étais pas non plus une très bonne élève, loin de là. Ce n’est donc pas mon parcours scolaire qui m’a orienté vers Médecine, mais ma conviction. Je considère que rien n’est inaccessible lorsque l’on s’en donne les moyens.

La médecine est une discipline magnifique et en perpétuel mouvement alors que le milieu médical est curieusement très fermé, avec parfois une vision étriquée sur le monde. Pendant les études, on vit «médecine» 24h sur 24 et il est difficile de s'en extraire. Moi j’ai toujours eu besoin de faire autre chose en parallèle ; cela nourrit mon esprit sans cesse, et ne change rien à mon attrait pour la médecine, bien au contraire ! J’adore la médecine, les relations humaines, la démarche scientifique… mais pour moi ce n’est pas suffisant.


La Martingale, une œuvre à quatre mains

La Martingale, j’en ai eu l’idée quand j’ai commencé à compiler mes fiches de révision pour l’ECNi* en 6ème année de médecine (D4). J’ai un côté artiste, mais je suis aussi très méthodique. J’avais réuni une jolie collection de fiches, toutes structurées de la même manière avec un jeu de couleurs. ​​Ma maman les imprimait et les reliait. Je choisissais un nom et un design de couverture pour chacun de ces «livres». Plusieurs amis me les empruntaient, parce que ça leur permettait de gagner beaucoup de temps dans leurs révisions. De fil en aiguille… J’ai compris que je tenais un vrai petit trésor entre mes mains.

L’aventure de La Martingale a vraiment commencé quand mon ami Nicolas Meton, psychiatre récemment thésé, m’a poussée à aller plus loin. Ce projet est devenu le nôtre, l’assemblage de nos compétences : ma créativité, son art du marketing. Ensemble nous sommes partis de rien, nous nous sommes développés seuls, nous avons parfois échoué. Mais nous avons toujours voulu préserver notre indépendance : c’était un choix, et c'est encore notre credo.  


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Nicolas, psychiatre à Paris

Nous sommes toujours deux pour gérer La Martingale, épaulés par le développeur de l’appli qui est avec nous depuis le début. Mais nous avons aussi le soutien d’une petite communauté d’étudiants en médecine : ils contribuent à l’amélioration constante de La Martingale en me faisant remonter des errata ou encore en m’informant de nouvelles recommandations. Je leur en suis très reconnaissante et certain(e)s intègrent progressivement et de façon plus officielle cette aventure. Les noms de ces soutiens «de la première heure» - devenus notre comité de relecture des externes - figurent à la fois dans les livres et dans l'appli. 

Le comité de relecture des professeurs est quant à lui composé de médecins qui ont jalonné mon cursus universitaire, ceux qui m’ont marqués, que je trouvais inspirants. Je n’étais pas major de promo, mais je crois que ma soif d’entreprendre leur a beaucoup plu. J’ai été vraiment touchée par leur enthousiasme. 
 


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Un livre, une appli, deux usages 

Au début, nous avons investi nos quelques économies dans le développement d'une première version de l'application, inspirée de celle que j’avais «bricolé» en D4. A l'époque, j'avais en permanence mes fiches numériques sur ma tablette et mon smartphone, pour pouvoir les consulter à tout moment, notamment en stage : c’est un avantage énorme de pouvoir comparer la clinique aux cours. Nicolas a tout de suite senti le potentiel d’une application numérique. Il avait raison : la première version était très basique mais les étudiants ont tout de suite adhéré. Les recettes ont ensuite été systématiquement réinvesties afin de l'améliorer. 

Notre appli en bandoulière, nous avons démarché des maisons d'édition. Nous avons pu choisir celle qui accepterait de transformer La Martingale en livre, tout en respectant notre ligne éditoriale et nos valeurs. C’était primordial pour moi que mon travail soit respecté. Hors de question qu’il soit modifié ou que quelqu’un d’autre se l’approprie ! Si je tiens à tout prix à préserver l’image de La Martingale, c’est aussi parce que mon image de médecin est en jeu : les lecteurs ne feront pas forcément la distinction entre ma personne et ce projet. La maison d’édition Ellipses a compris nos exigences ; son directeur, Brieuc Bénézet, nous laisse le champ libre et nous fait totalement confiance.

Autre condition sine qua non au moment du choix de l’éditeur, nous voulions garder la main sur le développement de l’application. Brieuc nous y a même encouragés. Contrairement à d’autres maisons d’édition, il a deviné que les deux formats - livre papier d’une part, application numérique d’autre part - coexisteraient sans se faire de l’ombre : si l’un marche, alors l’autre aussi. Pour preuve, en un an et demi l’application a été téléchargée 17.000 fois (elle est disponible sur smartphone et tablette) et nous avons vendu 15.000 exemplaires du livre (numérique ou papier). Les contenus sont les mêmes, mais l’appli est mise à jour en permanence, en temps réel, ce qui permet à l’étudiant d’avoir un support de révision constamment actualisé. Quant au livre, c’est le format classique que tout étudiant en médecine a besoin d’avoir. Tourner des pages ne peut pas se remplacer !

La relation de confiance que nous avons avec notre éditeur nous permet de voir plus loin. La Martingale devient maintenant une collection ; elle rassemblera les publications de jeunes auteurs, étudiants en médecine. Deux internes vont publier dans la collection au premier trimestre 2021. Nous en sommes très fiers !
 


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«Je suis sur les réseaux comme dans la vraie vie»

Les réseaux, c’est ma partie. Je les gère seule. J'interagis en permanence avec les étudiants qui me suivent sur Instagram et Facebook. Nous sommes très proches - j’étais à leur place il n’y a pas longtemps ! Le fait d’interagir constamment avec eux me donne cette sensation agréable d’être encore leur camarade de promo, j’adore ça. Ils se rendent aussi compte du travail que je fournis au quotidien pour leur simplifier la vie. Sans les réseaux sociaux, nous n’aurions pas pu faire connaître le projet et créer cette communauté.

J’utilise Instagram depuis le collège. Son côté personnel et amical me convient bien, et la possibilité d’interactions qu’il permet correspond mieux à la jeune génération. Par exemple, j'utilise beaucoup les stories en direct, pour évoquer ma méthode de travail mais aussi des aspects plus personnels de ma vie d’interne. Par contre, Twitter ne m’intéresse pas : les échanges sont parfois violents. Or c’est fondamental pour moi de pouvoir rester spontanée. Je n’ai jamais cherché à me fabriquer une image ; je suis sur les réseaux comme dans la vraie vie. 


Rester soi

Oser dire que l’on peut aimer faire autre chose, en plus des études de médecine, ce n’est pas courant. Je dis souvent qu’être heureux et épanoui n’est pas forcément être major de promo : cela semble évident, mais beaucoup d’étudiants me remercient de le rappeler. L’autre message que je relaie sur les réseaux, et que l’on entend peu dans nos études, consiste à désacraliser le classement que l’on obtient à l’ECNi. On finit par croire que peu de spécialités sont susceptibles de nous rendre heureux alors on restreint nos choix. C’est une erreur. Malheureusement on ne s’en rend compte de qu’une fois interne et c’est souvent trop tard.

Bien sûr, certaines personnes critiquent ce que je fais. Les remarques négatives sont rares mais je ressens parfois de la jalousie ou du mépris. Dans notre milieu, et notamment chez les jeunes, l'entrepreneuriat et le commerce sont souvent mal vus. De la part des seniors, c’est plus ma légitimité qui peut être mise en doute.

A l'hôpital, je ne parle pas de La Martingale. Les autres internes ou les externes finissent par faire le lien, mais autant que possible je préfère rester discrète. En France, les activités entrepreneuriales des médecins sont encore taboues. En parler, c’est paraître soit vénal, soit prétentieux. Ce constat est particulièrement vrai à l’AP-HP. La seule fois où quelqu’un m’a présentée comme étant la créatrice de La Martingale - et m’en a félicitée - c’était lors d’un stage dans le secteur privé. Pour Nicolas c’est pareil, il a besoin de se protéger : aucun des internes de son hôpital ne sait ce qu’il fait à côté.

Rester soi, cela veut dire ne pas tout sacrifier à cette aventure. Je suis très claire sur ce point : ma vie personnelle et ma famille seront toujours prioritaires. Pour jongler entre l’internat, La Martingale, les réseaux et ma vie privée, j’ai une organisation millimétrée. J’ai toujours mon laptop avec moi, pour optimiser chaque temps mort. Mes trois ou quatre footings par semaine, je les fais si possible en revenant de l'hôpital et il y a toujours une partie de mes week-ends que je consacre au travail et à mes rendez-vous professionnels.

Notre force avec Nicolas, c’est que nous sommes sur la même longueur d’onde. Nous avons les mêmes impératifs d’efficacité. A chacun son domaine et ses missions pour faire vivre La Martingale, mais nous savons nous entraider. On se connait par cœur, on reste humble sur nos compétences, et on n'hésite pas à déléguer à l'autre. C’est la clé de notre réussite.


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Anne, interne en 5e semestre d’Endocrinologie à Paris


Et après ? 

Le plus dur a été fait. Je dois maintenant me tenir à jour sur beaucoup de sujets ! Pour l’application, nous développons une version pour ordinateur qui sera mise en ligne fin janvier 2021. Nous réfléchissons aussi à étoffer l’équipe, en embauchant après leurs études certains de nos followers historiques. 

Depuis peu, nous travaillons avec la classe préparatoire Conference Hermes. Comme pour les éditions, nous avons choisi celle qui correspond le plus à nos valeurs et dont la qualité d’enseignement est irréprochable. Victoria Hesnault, la jeune directrice, est sur la même ligne que nous : rester proche des étudiants tout en proposant un contenu d'excellente qualité. L’idée c’est d’associer leur excellent support pédagogique et leur expérience aux nôtres.

Autre nouveauté, Le Quotidien du médecin m'a accordé sa confiance, malgré mon jeune âge ! L’enjeu, c’est de rendre le contenu de ce média accessible aux étudiants en médecine. Plusieurs fois par mois, nous publions sur leur plateforme numérique des focus médicaux succincts mais complets sur des pathologies cibles, celles que l'on rencontre dans notre pratique courante. C’est aussi un moyen de faire connaître ce média spécialisé aux futurs médecins et d’éveiller leur curiosité. En général, ils sont totalement focalisés sur leurs études !

Dans ma pratique médicale, je suis très sensible à l’éducation thérapeutique. Je réfléchis à la manière de l’améliorer. La transmission des savoirs est un domaine passionnant et mon expérience avec La Martingale pourrait m’aider. Concernant les explications au grand public, l’actualité récente a mis en évidence certaines limites du corps médical. Nous ne sommes pas suffisamment formés pour présenter simplement à la population et aux médias les avancées scientifiques. À la faculté nous apprenons à être d’excellents scientifiques. Mais pas à nous exprimer en public, ni à construire un lien de confiance avec nos interlocuteurs. Là aussi, je crois qu’il reste beaucoup à faire.



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* ECNi : selon leur résultat à ces Épreuves Classantes Nationales informatisées, les étudiants en médecine peuvent choisir leur spécialité et leur lieu d’affectation pendant l’internat.