Espagne : «Que les gens sortent avec nous dans la rue.»

Elena Casado Pineda est une anesthésiste espagnole. Elle revient sur la période écoulée. «On ne peut pas pardonner les mensonges... J’aimerais que les gens sortent avec nous dans la rue, comme ils sont sortis aux balcons.»

Elena Casado Pineda est spécialiste en anesthésie, réanimation et traitement de la douleur à
l'Hôpital de Gandie (Est de l’Espagne, au sud de Valence, sur le littoral). La pandémie a réorienté son activité vers les soins intensifs. Retour sur son expérience du Covid-19.


Quels souvenirs gardez-vous de l’épidémie ? 

Dans cette bataille contre un ennemi invisible, nous avons été l'infanterie. Le pire, ça a été de se retrouver sans armes. Dans les premiers jours, quand la crise commençait en Italie, il y avait encore beaucoup de voyages entre l'Espagne et l'Italie. Ça nous semblait évident que chez nous aussi le nombre de cas allait exploser. Mais quand ? C'est le jour où, en arrivant à l’hôpital, j’ai vu qu’il n'y avait plus une seule boite de masques chirurgicaux que j'ai compris que le pire venait de commencer. Brusquement, notre hôpital est passé d’une unité de soins intensifs à trois.

La pandémie nous a appris que nous sommes entourés de collègues qui sont des professionnels
incroyables. On a travaillé de façon transversale dès la première minute. L’engagement était total.  Sans ça, il aurait été impossible de faire tenir le système vu l’effondrement des ressources.

Le pire moment, ce fut le jour où l'état d’urgence a été déclaré [le 14 mars - Plus de 4.000 cas confirmés ce jour-là]. Je venais de finir une garde et j'en avais une autre le lendemain. J’étais épuisée, très préoccupée par le manque de moyens de protection. Là, J’ai aussi réalisé que je ne pourrais plus voir ma famille dans ce moment aussi difficile.

Cette période est sans aucun doute la plus épuisante de ma vie professionnelle. Pourtant je me suis sentie épanouie, heureuse, parce que j'étais en train d'apporter aux autres quelque chose d'important dans un moment crucial. Mais il y avait en permanence cette peur de se faire contaminer.


Quid du système de santé en Espagne ?

Il faudrait le changer. Entièrement. Il subit des baisses budgétaire depuis des années. Avant la crise, notre système de santé public était comme un de ces patients qui ont l’air stables mais qui finiront en soins intensifs au moindre stress. Maintenant, il est dans un état critique. Et ça ne fait que commencer.

Il y aura aussi des changements dans notre pratique. Je crains que la peur de la contagion ne reste très longtemps entre nous. Conséquence, on va voir arriver des protocoles de plus en plus stricts.

Il faudra se souvenir que l'on est capables d’être unis, guidés par la solidarité. Cette pandémie a fait ressortir le meilleur coté de presque tout le monde. Tout ce que j’espère, c’est que quand les applaudissements vont finir, que la vie normale reprendra doucement, la population nous soutiendra. Parce que ce sera le moment pour nous de recommencer à réclamer plus de moyens pour notre système de santé, comme on le fait depuis des décennies. À ce moment-là, j’aimerais que les gens sortent avec nous dans la rue, comme ils sont sortis aux balcons.


Il aurait fallu faire autrement ?

En Europe, comme d'habitude, on a pensé que l'on était le nombril du monde, bien à l’abri de ce qui se passait en Chine. On a continué avec nos bons vieux repères, sans comprendre que l'on vit dans un monde globalisé, où les crises économiques et sanitaires voyagent en avion pour débarquer à des milliers de kilomètres en quelques heures. Nous avons manqué d’anticipation.

Bien sûr, c’est une situation inédite, mais ça ne justifie pas le manque de transparence dans la gestion, ni le fait que personne ne reconnait ses erreurs. De mon point de vue, mon gouvernement a manqué d’autocritique. Ils ont essayé de minimiser le taux de contagion parmi les professionnels de santé. Ce n'est pas une question de couleur politique : on aurait eu le même problème avec n'importe quel gouvernement, surtout avec un système de santé affaibli par le manque d’investissements des gouvernements antérieurs.

On peut pardonner les erreurs de gestion dans une situation que personne n’a subi avant. Mais on ne peut pas pardonner les mensonges. Je serais reconnaissante aux membres du gouvernement s’ils parvenaient à nous présenter des excuses pour leurs erreurs.

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