Encore un voyage - La réalité virtuelle en soins palliatifs

La réalité virtuelle est arrivée dans les hôpitaux à petits pas, ceux des enfants auxquels on proposait un masque 3D avant une intervention chirurgicale. Elle s’est invitée chez les « grands », d’abord en chirurgie puis dans d’autres services. Certaines personnes en fin de vie y ont désormais accès. Pour elles, la possibilité de suivre une baleine ou de (re)voir Venise en 3D.

Après l’hôpital Royal Trinity Hospice1 de Londres et l’hôpital d’Ashiya2 au Japon, la réalité virtuelle est désormais accessible aux patients des services de soins palliatifs, à Lille et à Lyon.

La docteure Charlotte Decherf est l’un des deux médecins du service de soins palliatifs de l'hôpital du Bois, à Lille. Depuis peu, son service expérimente l’utilisation de la réalité virtuelle. Celle-ci était déjà utilisée dans le service voisin, en oncologie, durant les séances de chimiothérapie. Les patients pouvaient visiter en 3D le musée du Louvre-Lens.

Lorsque des patients en soins palliatifs ont raconté les voyages qu'ils souhaiteraient faire, l’équipe soignante a choisi de leur proposer un programme « à la carte ». C’est ainsi qu’un homme de 70 ans a pu retourner à Venise, sur les traces de son voyage de noces. D’autres ont embarqué en 3D sur un traîneau tiré par des chiens, ou assisté à un concert - qu’il s’agisse de musique sacrée… ou de U2.  


Distraire et apaiser 

Les personnes en fin de vie font face à d’incessantes angoisses, liées à l’annonce d’une évolution de la maladie ou à la perspective d’un soin douloureux (pose d’aiguille de Huber, gaz du sang, etc.). À Lyon, le Centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard fut un pionnier de l’utilisation de la réalité virtuelle. Au fil du temps cette technologie a naturellement trouvé sa place dans le service de soins palliatifs, sous la forme d’un programme de relaxation en 3D.

Pendant une vingtaine de minutes le patient évolue à 360° dans un décor et une ambiance sonore apaisants. Très appréciée, la plongée en compagnie d’une baleine mélange des exercices de respiration, de sophrologie et d’auto-hypnose. Assis ou allongé, seul, le patient est bercé par le rythme lent de la queue de la baleine. Il lâche prise. Les personnes claustrophobes choisissent plutôt la balade en 3D au coucher du soleil. 

Les méthodes de relaxation acquises grâce à la réalité virtuelle sont réutilisables à tout moment. En cela, elle est un bon complément de l’hypnose, par ailleurs très utilisée dans le service. «L'hypnose ne fonctionnait pas avec un patient, car il restait trop ancré dans la réalité. Il a accepté d’essayer le masque 3D, cela a fonctionné. » témoigne Sullivan Gérard, infirmier du service. 


Une efficacité bien réelle 

Autre intérêt de la réalité virtuelle, la diminution de la douleur. Les plaies tumorales nécessitent des pansements longs, complexes, souvent douloureux. M. Gérard relate l’expérience d’une patiente : «Elle avait très mal pendant le pansement et devait prendre en amont un traitement anxiolytique. Pendant le soin, nous lui administrions du Meopa, un mélange de protoxyde d'azote et d’oxygène qui a un effet antalgique. Avec la réalité virtuelle, elle n'avait plus besoin de rien. Son anxiété avant le soin est passée de 7/10 à 0, et elle n’avait plus mal.»

L’étude1 réalisée en 2019 dans ce service - une première en France - est éloquente : sur la dizaine de patients participants, l’équipe a constaté une diminution de 50  % de la douleur et une baisse de l’anxiété allant de 50 à 100 %. M. Gérard souligne un troisième effet de la réalité virtuelle : «Les patients ne voient plus la plaie pendant le soin, ce qui leur évite une confrontation difficile avec le corps meurtri
 

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(Crédit : P.Sontag)


La délicate approche

Si l’apparition de la 3D dans ces services s’est faite de façon quelque peu empirique, la démarche est très cadrée. « Nous veillons en amont aux contre-indications, comme des crises convulsives ou des céphalées.» précise la Dre Decherf. Pas d’utilisation sans avis médical donc, et les soignants observent de près d’éventuels effets physiques gênants. «Le casque est léger, mais ces patients sont souvent affaiblis et peinent à bouger la tête, surtout en cas de métastases au niveau des os. Quinze minutes c'est déjà beaucoup» ajoute la médecin. Le patient peut interrompre la séance à tout moment en retirant le masque.

Confronter une personne en fin de vie à son passé, ou à ce qu’elle ne pourra plus faire «pour de vrai» n’est pas anodin. L’aspect psychologique est soigneusement pris en compte afin d’éviter toute survenue d’une dépression. La réalité virtuelle n’est pas proposée comme un simple service en libre accès, et le patient est accompagné dans sa démarche. « Quand une personne se montre intéressée, la psychomotricienne reste avec elle dans sa chambre pendant les cinq premières minutes. Ensuite, nous sortons pour préserver son intimité.» explique la Dre Decherf. Une approche délicate qui porte ses fruits : après sa balade virtuelle à Venise, le patient était très ému, mais pas effondré. 

Ce qui est crucial, c’est de toujours laisser l'initiative au patient. La prudence est de mise car le développement de la réalité virtuelle rend possible la réalisation de films «sur mesure». Demain, le patient pourrait ainsi se retrouver transporté au mariage d’un proche… «Il faut absolument respecter son souhait intime, ne pas se projeter à sa place. Le risque, c’est de générer des angoisses, des frustrations. Nous voudrions échanger avec les autres équipes qui utilisent la réalité virtuelle, pour cerner ses bienfaits, mais aussi ses limites.» explique la Dre Decherf. 


Réalité virtuelle, relations humaines

La réalité virtuelle pourrait inquiéter les proches, soucieux de passer le plus de temps possible avec le patient. Il n’en est rien. À l'hôpital du Bois, le fils d’une patiente a même fait une séance juste après elle, pour voir ce qu'elle avait regardé. Des patients focalisés sur leur douleur ont pu développer de nouveaux sujets de conversation avec leur famille et les soignants. Un patient et un proche pourraient même partager l'expérience et faire de concert le même voyage. Cela nécessiterait l’achat d’un deuxième casque, un investissement non négligeable. 

Pour l’instant, le séances ont lieu hors des visites, souvent en soirée, nous confie M. Gérard, «pour que les patients puissent profiter des moments avec leurs proches, et vivre tranquillement leur séance ensuite.» Avec les proches comme avec les soignants, la relation humaine reste au coeur des services de soins palliatifs.   

Ces expérimentations sont récentes et d’envergure limitée - quelques patients à Lille et une dizaine à Lyon. Si les résultats sont prometteurs, le développement de la réalité virtuelle en soins palliatifs se heurte à un obstacle bien réel : le coût du matériel. Le centre Léon Bérard a déboursé 3000 euros pour le masque 3D et voudrait acquérir de nouveaux programmes. Forte des résultats de l’étude qu’elle a déjà réalisé, l’équipe des soins palliatifs a déposé un dossier pour un projet de recherche*. Une manière de financer du nouveau matériel afin de poursuivre ses travaux, qui pourraient prendre la forme d'une vaste étude menée avec d'autres Centres de lutte contre le cancer. 



 


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Sources :
1-https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-virtual-reality-helping-hospice-patients-check-bucket-lists
2- http://www.asahi.com/sp/ajw/articles/AJ201803190001.html
3- Réalité virtuelle et soins palliatifs, un complément dans la prise en charge - Virtual reality and palliative care, a complement in the care provision - Doi : 10.1016/j.revinf.2019.06.011 
4-  Programme hospitalier de recherche infirmière et paramédicale (PHRIP)
Pour toute information, Pascale Sontag (cadre de santé au CLCC Léon Bérard) est à votre disposition : pascale.sontag@lyon.unicancer.fr

 

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