Coronavirus : en Suisse, quel rôle pour la télémédecine ?

Daniel Fishman exerce la médecine d’urgence depuis 30 ans. En parallèle, il est le directeur médical d'une plateforme de téléconsultation. Il témoigne de la situation en Suisse quant à l’épidémie de coronavirus, et l’intérêt de la télémédecine.

Daniel Fishman exerce la médecine d’urgence depuis 30 ans.
En parallèle, il est le directeur médical de soignez-moi.ch, une plateforme de téléconsultation indépendante que nous avions déjà présentée.
Il témoigne de la situation en Suisse quant à l’épidémie de coronavirus, et l’intérêt de la télémédecine dans le dispositif de soins

  
Contexte

L’épidémie est arrivée en Suisse il y a une dizaine de jours. Le 1er cas était en Suisse italienne, à proximité immédiate de l’Italie du Nord. Le 28 février, le Conseil fédéral a interdit toute manifestation rassemblant plus de 1000 personnes, dont le salon de l’auto de Genève.  Des hotlines spécifiques ont été créées pour le grand public, les travailleurs transfrontaliers et pour les médecins. Ceux-ci disposent également d’une page d’information dédiée. Les frontières restent ouvertes mais les voyageurs et les pendulaires sont informés aux frontières et dans les aéroports sur la façon de réagir s’ils présentent des symptômes. 

Le 3 mars 2020, le nombre de cas confirmés est passé 37 en Suisse. Toutes ces personnes sont isolées. Plus de 2200 cas suspects ont été testés négatifs. 


Dr Fishman, comment réagissent les Suisses à cette épidémie ? 

Je vous parlerai de ce que je connais, en l'occurrence de la Suisse Romande [7 cantons francophones]. La situation est probablement similaire à celle en France, avec une rupture des stocks de masques et gels hydroalcooliques en pharmacie, et quelques cas de vols de masques dans les hôpitaux. La grande distribution signale une augmentation de la consommation des produits de base, mais les rayons ne sont pas vides.

Les Suisses continuent leur activité professionnelle ; la culture du travail est très forte ici, souvenons-nous qu’en 2012 les Suisses ont voté à 67% contre l’octroi d’une semaine de vacances supplémentaire….  


L’assurance maladie suisse est confiée à des caisses privées. Cela impacte-t-il le développement de l'épidémie ? 

Il est bien trop tôt pour l’affirmer. De manière générale, les statistiques montrent que de plus en plus de personnes hésitent à consulter. Si la Suisse est un pays riche, tous ses habitants ne le sont pas, or la médecine coûte extrêmement cher ici. L'assurance maladie est obligatoire mais elle est gérée par des entreprises privées à but non lucratif.

Les primes augmentent chaque année de façon linéaire, et la seule manière pour les familles modestes de limiter leurs dépenses, c’est d’opter pour des franchises élevées, à plus de 2000 euros par adulte. Cela signifie que les patients paient 2000 euros chaque année, ou même plus, avant que les soins de santé ne commencent à être remboursés. 

[Le test de diagnostic du nouveau coronavirus SARS-CoV-2 sera remboursé par l'assurance-maladie à compter du 4 mars 2020].  


Quel est le dispositif de prise en charge des patients contaminés ?    

Les critères pour les tests sont les mêmes au niveau de la Confédération, mais chaque canton a son propre système pour l'orientation vers une structure apte à effectuer le test. J’ai dû chercher et étudier les recommandations des 7 cantons sur lesquels j’interviens... Nous en sommes vraiment au début de l'épidémie, donc toutes ces consignes peuvent évoluer à chaque instant. 

À Genève par exemple, il existe une vingtaine de « Permanences », dont trois peuvent effectuer le test en plus du CHU. Ce sont des structures ambulatoires privées qui peuvent traiter des petites urgences, de la traumatologie, etc. Elles intègrent un laboratoire et un petit service de radiologie. Ce système est beaucoup plus développé en Suisse qu’en France [voir à ce sujet l’interview du Dr Libot]. 

Au début, comme dans tous les autres pays, toutes les personnes contaminées étaient hospitalisées. Mais nous n’aurons pas la capacité hospitalière pour accueillir des milliers de patients. Les personnes peu symptomatiques et les proches des personnes contaminées seront probablement invitées à rester chez elles avec des consignes strictes d'appel à un médecin en cas de symptômes graves. 


C’est là que la téléconsultation intervient ? 

Ces personnes ont besoin de savoir à quel moment elles doivent se rendre dans un service d’urgence. Dans un climat anxiogène d’épidémie, elles ont absolument besoin de l’avis d’un médecin, sans quoi elles seront tentées de se rendre dans un service d’urgence à la moindre fièvre. La téléconsultation est idéale dans ce contexte. Depuis le 2 mars, l’Office fédéral de la santé publique recommande d’ailleurs de toujours téléphoner avant de se rendre chez le médecin ou aux urgences.  

Éviter un déplacement superflu aux urgences, c’est protéger les patients qui s’y trouvent déjà, souvent âgés et chroniques donc très vulnérables. En Suisse nous avons plus de ressources qu’en France par exemple, mais nous connaissons le même phénomène de saturation. Enfin, en termes de coûts, entre une téléconsultation à 39 CHF et une hospitalisation… 

La téléconsultation est un bon moyen de freiner l’épidémie et d’éviter la surcharge des urgences… Soignez-moi.ch s’est donc mis à la disposition des autorités sanitaires, nous verrons bien si elles nous sollicitent. 

Quant aux personnes qui nous appelleraient spontanément pour une détresse respiratoire, elles seraient ré-orientées vers les urgences avant-même de parler avec un médecin. Les appelants remplissent d’abord un questionnaire médical. Ce filtrage est très précis et a même été repris par des structures hospitalières. Nous n'avons donc pas eu besoin de mettre en place un protocole spécifique pour le coronavirus. 


Observez-vous une augmentation du nombre des appels ? 

Pas encore, mais l’épidémie vient juste d’arriver en Suisse Romande. À titre indicatif, j’ai consulté hier dans une structure d’urgence située à côté d’une école de langues qui accueille des élèves chinois et italiens. Sur 35 consultations, une seule aurait pu avoir un rapport avec le coronavirus.   


Voyez-vous une limite à l'utilisation de la téléconsultation dans ce contexte ?

Le seul frein pourrait être le rapport à l’outil numérique chez des personnes âgées. Mais une fois le questionnaire rempli, nous les appelons, et rappelons si nécessaire pour faire le suivi. Et ces personnes sont de plus en plus familières avec les nouvelles technologies. 


Êtes-vous satisfait du développement de la plateforme ? 

Le nombre d’appels augmente très progressivement, comme dans tous les pays où ce type d’outil s’est mis en place. Nous avons observé une augmentation de 50% des téléconsultations depuis le démarrage (nous en sommes à plus de mille). Le coronavirus impacte peu l'activité pour l'instant, même si nous constatons une légère augmentation des appels relatifs à des symptômes grippaux. 
Une activité nouvelle se fait surtout connaître par le bouche à oreille, ça prend du temps. Nous misons sur le tarif mais surtout sur la qualité des protocoles, du suivi et du lien avec les pharmacies. 

Le remboursement de nos téléconsultations par les caisses est parfois problématique. D’après la tarification Lamal [Loi fédérale sur l'assurance-maladie] elles sont tenues de s’y plier, mais il nous arrive de devoir argumenter. J’ai déjà connu ça quand j’ai ouvert un centre d’urgence, au début les caisses rechignaient. Pour les patients ce n’est pas vraiment un frein puisque le montant d’une téléconsultation est très faible et que leur franchise est souvent très élevée. 

En Suisse, la pénurie de médecins rend l'accès aux soins de premiers recours tellement problématique que la téléconsultation a forcément de l’avenir. 

 

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Daniel Fishman, médecin généraliste et urgentiste
 

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