Au cœur de l’hôpital, «Rendre visible les invisibles»

«Leurs visages renaîtront et leur histoire ne sombrera pas totalement dans l’oubli». Les Français les applaudissaient, sans connaître leurs gestes et leurs corps fatigués. Pour que ces soignants anonymes prennent place dans la mémoire collective, la photographe Sandra Chenu Godefroy était à leurs côtés. Interview.

Sandra Chenu Godefroy est photographe d’action, spécialisée dans les domaines de la sécurité, l'armée, les secours et l'aéronautique. Elle réalise des reportages photo et collabore avec les entreprises spécialisées. D’avril à juin 2020 elle était aux côtés des soignants de l’Hôpital d‘Instruction des Armées Bégin. Sa démarche : s’immerger pour montrer au long cours le travail des soignants et l’impact de la pandémie sur leurs visages, leurs corps, leurs vies. Une exposition et un livre sont en préparation

«Je suis photographe. Mon travail, c’est d’être sur le terrain. Au début du confinement, certains de mes collègues voulaient absolument continuer à sortir ; moi je pensais que nous, les photographes, n’avions pas cette légitimité. Que je devais me confiner, comme tout le monde, et laisser les soignants faire leur job. C'était dur parce que j’avais l’impression que je ne servais à rien.

Après quelques jours, j’ai vu que Dimitri Beck partageait sur Instagram des photos de la pandémie à travers le monde [Dimitri Beck est le directeur de la photographie de Polka, magazine consacré à la photographie]. C’est aussi le moment où les gens ont commencé à applaudir le soir. J’ai trouvé ça un peu naïf. Savaient-ils seulement qui et pourquoi ils applaudissaient ? Je ne savais pas non plus. Je n’avais même aucune idée du travail des soignants, leurs gestes, leurs attitudes, leur rythme. Nous étions confinés chez nous, eux travaillaient. Alors j’ai voulu faire ce pour quoi je fais ce métier : rendre visible l’invisible. Et les invisibles. 


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«Je ne voulais pas faire ce type de photos»

Des images de soignants il y en a eu beaucoup. Les journalistes ont déferlé dans les hôpitaux, qui soit fermaient les portes soit organisaient une visite presse téléguidée d’une heure trente chrono. Je ne voulais pas faire ce type de photos.

L’actualité «chaude», les images choc… Ça ne m’intéresse pas. Je voulais travailler en immersion, prendre le temps d’être acceptée, de m’effacer. Il faut ce temps pour capter l’évolution des visages, les regards et les corps qui fatiguent...    

J’étais certaine qu’aucun hôpital n'accepterait une photographe dans ses murs pendant plusieurs mois. J’avais exposé au sein de l’hôpital Bégin mon dernier reportage au temps long, sur les soldats de l'opération Sentinelle ; je les avais mis en regard avec des portraits  de soignants du Service de santé des armées. Il m’a semblé que j’avais la légitimité pour tenter ma chance, sans aucune illusion : une demande pour intégrer au long cours un hôpital militaire, en première ligne d‘une crise sanitaire majeure, avait peu de chances d’aboutir…  [L'Hôpital Bégin a été référencé niveau 1 pour la Covid-19]. 

Pourtant, ils ont accepté. Pendant trois mois, je m’y suis rendue régulièrement, le jour, la nuit, au rythme des gardes des uns et des autres. J’ai pu aller partout sans être chaperonnée. Les Urgences, la Réa et une autre de fortune installée à la hâte dans le service de cardiologie. Le dépositoire, aussi. À la fin, la direction de l’hôpital s’est seulement assurée qu’aucun patient n’était identifiable sur les images, sur un scope ou un dossier. Ils n’ont écarté aucune photographie.    


«“Sandra”, et non plus “la photographe”»

L’hôpital, je n’y connaissais absolument rien. Décubitus ventral, pousse-seringue… J’ai été briefée juste avant d’y aller par Stéphane Bommert, un collègue photographe qui est aussi infirmier en réa. Au fil du temps, avec mon appareil photo très discret et ma tenue de soignant je suis devenue “Sandra”, et non plus “la photographe.”

Je me suis attachée aux soignants. Je les voyais se battre pour que les patients s’en sortent ; s’ils mouraient je ressentais leur tristesse. Les soignants sont habitués à la mort, mais là c’était trop. Trop de morts, sans arrêt, avec les familles qui ne pouvaient pas venir ou seulement au dernier moment. Les soignants vivaient constamment avec cette tristesse, pour les patients, pour les familles. 


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«Parce que ce geste est important»

J’étais gênée de les prendre en photo dans ces moments-là. Pourtant il fallait montrer aussi cette réalité, ces gens qui meurent. J’ai choisi de faire peu d’images, le moins possible. Ces photos, on ne peut les prendre que si l’équipe l’accepte. Sinon nous ne sommes que des voyeurs, et moi je ne pourrais plus me regarder dans une glace. 

Les soignants voulaient s’occuper de leurs patients jusqu'au bout. Malgré les consignes de l’ARS ils refusaient de les laisser sales et nus dans une housse mortuaire. Question de conscience professionnelle, et d’humanité. Je me souviens de l’émotion d’une infirmière. Son patient venait de nous quitter, elle allait mal, et elle hésitait à me laisser entrer dans la chambre. Je lui ai dit simplement  "Ce qui m'intéresse c'est de vous voir refermer la housse. Parce que ce geste est important." Je ne suis venue qu’à ce moment précis, pour cette image précise, parce qu’elle avait du sens.   

Il y a eu aussi quelques moments légers. Une nuit, nous plaisantions avec l’équipe et le médecin de garde. Après, une infirmière m’a expliqué qu’il s’agissait d’un ponte, éminent professeur au grade équivalent à celui de Général. Il venait lui aussi prendre ses gardes, comme tout le monde. Le Service de santé des armées, c’est une ambiance particulière, bien loin de l’image "martiale" qu’on pourrait en avoir.     


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«Un filet de lumière»

Normalement j’utilise beaucoup les téléobjectifs, pour mettre de la distance et isoler des morceaux de réalité. Là c’était impossible parce que les pièces sont petites, encombrées, avec beaucoup de monde, et je cherchais à rester discrète. Je n’emportais que deux boîtiers, avec chacun une focale fixe : un 40mm très fin, et un 50mm. Cela me permettait d'utiliser les faibles profondeurs de champ, pour que l’on ressente la présence des patients mais qu’ils restent flous.  

En photo, le défi c’est toujours la lumière. Là, les lumières étaient soit très faibles soit très contrastées. Ces conditions, je les connais bien. Une chambre à peine éclairée par un scope, c’est un peu comme le cockpit d’un hélicoptère de combat la nuit : un filet de lumière et des reflets. Les forts contrastes - comme une infirmière qui pique une gazo en contrejour devant une grande fenêtre - c’est ce que je trouve d’habitude quand je pars au feu avec des pompiers. Ce sont des réglages techniques à adapter sans cesse, mais quand c’est bien fait le résultat est là.


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«Leur place dans l'histoire»

Je photographie des gens simples. Ceux et celles qui ne laisseront pas leurs noms dans l’histoire, pas parce qu’ils n’y ont pas leur place, seulement parce qu’il n’y a pas assez de place. D’ailleurs je travaille souvent avec des historiens ; j'apprécie le soin qu’ils mettent à raconter les anonymes qui ont fait l’histoire.

Que restera-t-il de cette crise ? Quelques noms de personnalités plus ou moins égarées sur les plateaux télé. Mais qui se souviendra de Yoko, de Nicolas, de l’aide-soignante, de l’interne ou l'infirmier ? Qui se souvient des soldats de Sentinelle qui arpentent les rues ? Une photo, ça ne leur donne pas un nom : mais cela reconnaît leur action dans cette histoire. 

Longtemps après la sortie de mon livre sur Sentinelle, une femme de militaire m’a envoyé ces mots : «Je suis heureuse car dans ces pages il y a une photo de mon mari. C’est difficile d’expliquer à nos enfants pourquoi il est absent si longtemps. Là, ils le voient, et ça les aide à comprendre.» J’espère que ce livre sur les soignants permettra à leurs proches, à leurs enfants, autant qu’au grand public, de réaliser ce par quoi ils sont passés.


«Les photos ne suffisent pas» 

Un jour, un infirmier m’a dit : "Je ne dors plus avec ma femme. Je ne prends plus mes enfants dans mes bras. Vu mon travail, je ne veux pas risquer de les contaminer." Il fallait montrer ça aussi, l’impact de la Covid-19 sur la vie personnelle des soignants. Mais je refuse de prendre en photo les personnes dans leur vie intime, dans leur foyer.

J’ai d’abord pensé à mettre des légendes, mais ça ne suffisait pas. Il fallait plus, il fallait des témoignages, des portraits de ces gens. J’avais apprécié dans le livre Les enfants de Loyada l’écriture très sensible de Jean-Luc Riva ; je lui ai confié la mise en texte.

[Ex-militaire et auteur de plusieurs ouvrages, Jean-Luc Riva a notamment raconté la prise d’otages de Loyada. En 1976, à Djibouti, un bus scolaire transportant 31 enfants de militaires français à été détourné par des indépendantistes. Ce fut une intervention marquante pour le GIGN, nouvellement créé.]  


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L’objectif premier, c’était de réaliser une exposition à l’hôpital Bégin, pour que chacun sache ce qu’il s’y était passé pendant que la population était confinée. J’ai voulu aller plus loin, garder une place dans l’histoire pour ces soignants anonymes. Aides-soignants, manipulateurs radio, médecins, infirmiers… ils et elles seront à jamais dans le livre Covid19, ce que veut dire être soignant. Ça ne les rendra ni plus riches, ni plus heureux, mais dans la mémoire collective ils seront là. De temps à autre, sortis d‘une étagère ou d’une bibliothèque, leurs visages renaîtront et leur histoire ne sombrera pas totalement dans l’oubli.»

Sandra Chenu Godefroy


(Propos recueillis par Benoît Blanquart)

 

L’exposition "Covid19, ce que veut dire être soignant" sera présentée dans l’atrium de l’HIA Bégin du 1er décembre 2020 au 31 janvier 2021. Le livre a fait l’objet d’une campagne de financement participatif. Informations et précommandes sont possibles ici.
Pour chaque livre vendu, un euro sera reversé à l’œuvre du Bleuet de France, qui accompagne les blessés de guerre, veuves, pupilles de la Nation et les victimes du terrorisme.


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