Médecins diffusant des fake news : en finir avec l'impunité

Journal Club n°24<br>Faut-il pénaliser les médecins qui au nom de la liberté d'expression diffusent des fake news ?



Nous publions ici, avec son accord, le Journal Club que le Pr Nicolas Peschanski * propose à ses étudiant.e.s afin de leur présenter certaines études relatives à sa spécialité. Nous l'en remercions chaleureusement.

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Journal Club n°24


Introduction

La pandémie Covid-19 a révélé que la désinformation peut déstabiliser la science et entraver la diffusion de la médecine basée sur les preuves, la fameuse Evidence-Based Medicine (EBM). Cet article de la prestigieuse revue New England Journal of Medicine appelle à une réforme institutionnelle afin que les médecins qui diffusent des fake news (ou infox) soient responsables de leurs propos et écrits et puissent être poursuivis.


En quoi cela est-il important ?

La politisation de la pandémie et les médias sociaux ont ébranlé la confiance du public dans les institutions de santé, les médecins et les informations sanitaires. La diffusion de fausses informations par des soignants, médecins et autres pseudo-prestataires de soins a affecté des millions de vies et sans doute provoqué un nombre conséquent de décès et de retards de prise en charge.

Nous devons nous interroger sur notre rôle afin de savoir comment empêcher ces médecins désinformateurs de diffuser leurs infox et les poursuivre efficacement pour les mettre devant leurs responsabilités.



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Liberté d’expression versus EBM : réduire le grand écart  

Cet article, rédigé notamment par le président élu de l'American Board of Internal Medicine (ABIM), explique que les médias sociaux ont permis à des influenceurs de prendre la place de la médecine fondée sur les preuves. Les auteurs montrent que de nombreuses personnes pensent à tort que le discours des médecins sur les médias sociaux est protégé par le premier amendement de la constitution américaine sur la liberté d’expression.

Les auteurs précisent ensuite que d’autres personnes, souvent plus éduquées et provenant de milieux intellectuels, estiment pour leur part que ces médecins colporteurs d’infox devraient être poursuivis, s’il est avéré que leurs propos sont mensongers ou considérés comme des discours visant délibérément à nuire (par exemple, crier à tort au complot lié à “Big Pharma”).

Aux États-Unis, les établissements de santé exigent une certification du conseil d’administration hospitalier concernant la mise à jour de la médecine fondée sur les preuves. Cette dernière sert d’indicateur qualité. Les auteurs soutiennent que si, en tant que corpus médical, nous exigeons de nous-mêmes d'être à jour sur les données factuelles pour pouvoir exercer, nous devrions pénaliser ceux qui ne pratiquent pas cette médecine basée sur les connaissances actualisées de la science.


Soyons responsables… à tous les étages !

En tant que médecins, nous sommes porteurs d’un enjeu éthique majeur qui a pour but de préserver le bien-être des patients. Cet article soutient, et je suis d'accord avec les auteurs, qu’il existe une divergence majeure entre un éventail d’opinions différentes acceptables dans un forum médical et des réponses «ouvertement fausses», voire «volontairement fallacieuses». 

Les infox ont ainsi des conséquences qui, le plus souvent, ne concernent pas directement notre propre vie, mais qui ont un impact délétère sur un large ensemble de patients que nous ne voyons peut-être jamais en face de nous. Le mécanisme est connu : si vos amis sautaient d’avion sans parachute, feriez-vous de même ? Eh bien... Cela dépend du nombre d'amis. Or, sur les réseaux sociaux, nous avons beaucoup d’amis, qui tous tendent à penser de la même manière. 

Face au problème clairement exposé dans cet article, il me semble que nos institutions et autorités médicales françaises (ministère, Haute autorité de santé, Universités, Agences régionales de santé, Ordre national des médecins, etc.) devraient prendre des mesures beaucoup plus actives contre les médecins qui diffusent ces informations médicales délibérément erronées.

Et vous, quelle est votre position sur la réaction à avoir face aux confrères et consoeurs qui diffusent ces fake news médicales ? 


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Référence :

Physicians Spreading Misinformation on Social Media – Do Right and Wrong Answers Still Exist in Medicine?
N Engl J Med. 2022 May 18. doi: 10.1056/NEJMp2204813. Epub ahead of print.



* Nicolas Peschanski est professeur de médecine d'urgence et praticien hospitalier au CHU de Rennes. Membre actif de longue date de la SFMU – avec six années passées au sein de la commission scientifique – il siège depuis 2020 à la commission des référentiels.
Le parcours international du Pr Peschanski, notamment aux USA, lui a permis de devenir membre de la Commission Internationale de l'American College of Emergency Physicians ainsi que du comité de pilotage de l'EMCREG-International (Emergency Medicine Cardiac Research and Education Group). Il fait également partie de l'Eusem (European Society for Emergency Medicine) et plus particulièrement de son comité «Web & social media».
Le Pr Peschanski est très attaché au principe de la FOAMed (Free Open Access Meducation - Partage en libre accès des ressources éducatives médicales). Il utilise les réseaux sociaux (@DocNikko) à des fins pédagogiques et de partage des connaissances en médecine d’urgence.
 

Liens d'intérêts
Le professeur Peschanski déclare les liens d'intérêts suivants :
- sur les trois dernières années : Vygon SA (consultant),  Fisher&Paykel (symposium), AstraZeneca (symposium)
- sur les vingt dernières années :
Symposiums : Fisher&Paykel Healthcare , AstraZeneca, Lilly, Sanofi, Daiichi-Sankyo, HeartScape, The Medicine Company, Thermofisher, Roche Diagnostics
Boards : Bayer, AstraZeneca, Vygon SA, Portola USA, Sanofi, Boehringer Ingelheim
Congrès : Lilly, Sanofi, Vygon SA, Portola, Roche Diagnostics, Thermofisher
Fonds de recherche (non personnels) : Servier, Boehringer Ingelhei