Satelia, le télésuivi accessible aux non connectés

L'intérêt du télésuivi pour les pathologies chroniques est évident. Mais quid des 40% de patients qui ne savent pas se servir d'un outil numérique ? Issue du terrain, la plateforme Satelia combine l'algorithme et l'humain. À la clé, de nombreuses hospitalisations évitées.



Nicolas Pagès vient d’achever son internat en anesthésie-réanimation au CHU de Bordeaux. En 2017, il avait mis ses études médicales entre parenthèses pour cofonder Satelia, dont il est le CEO. Cette plateforme de télésuivi compte aujourd’hui plus de cinquante salariés. Remboursée par la Sécurité Sociale pour son indication principale, Satelia permet de programmer une consultation au moment opportun et de réduire le nombre d’hospitalisations.



Une innovation terrain

J’en suis persuadé : lorsqu’on vient du terrain, on dispose d’une forte légitimité pour proposer une innovation en santé. Idem pour les solutions de santé digitale. En l’occurrence, l’idée de créer une plateforme de télésuivi vient d’une frustration que j’ai ressentie sur le terrain, lors de mes stages en chirurgie ambulatoire. À quoi sert de proposer une prise en charge de qualité au sein d’un établissement si le suivi… ne suit pas ? Il m’est apparu que la surveillance post-intervention n’était pas optimale : souvent le suivi consiste en un appel au patient le lendemain de l’intervention, puis plus rien avant la consultation post-opératoire.

On ne peut pas mettre un soignant derrière chaque patient, ce n’est pas économiquement pertinent. Mais lorsqu’on pose une prothèse de genou, dire au patient «Vous serez chez vous ce soir à 18h, on vous appellera demain et dans sept jours vous revoyez le chirurgien» semble insuffisant. Quid en cas de douleurs, de complications ? Comment obtenir des informations sur l’évolution du patient ? Satelia, c’est le chaînon manquant qui permet au patient de rester proche du centre de soin, à chaque instant, comme s’il gravitait autour.

Satelia ne remplace pas le médecin. Les algorithmes basés sur des symptômes cliniques ou des paramètres physiologiques détectent les périodes à risque, celles où une consultation peut être bénéfique. La bonne consultation au bon moment, c’est précieux dans les contextes de déserts médicaux. Plus encore, Satelia vise à éviter des hospitalisations. Les résultats de l’étude réalisée dans le cadre d’une thèse de l’université de Bordeaux sont positifs.1



Satelia - courbe-de-suivis.png



Les indications de Satelia, centrées sur le parcours de soins

Nous avons développé sept applications – chacune dédiée à une indication précise – majoritairement pour aider les professionnels de santé dans le suivi des pathologies chroniques de leurs patients. 90% de notre activité consiste à assurer le suivi régulier de 4.200 patients atteints d’insuffisance cardiaque. Nous assurons aussi leur éducation thérapeutique. 220 centres de soins nous confient aujourd’hui leurs patients : ils savent que nous allons augmenter leur niveau de connaissance sur cette maladie et détecter les périodes à risques.

Pour l’insuffisance cardiaque, Satelia est pris en charge à 100% par la Sécurité Sociale. C’est relativement nouveau pour une application de type «dispositif médical». Un cardiologue hospitalier ou libéral peut prescrire Satelia et il est rémunéré pour le suivi. Les médecins généralistes peuvent aussi prescrire l’application, mais pour l’instant ils ne peuvent pas assurer le suivi eux-mêmes.

L'utilisation de Satelia est aussi remboursée pour les 300 patients français porteurs d’un coeur artificiel (LVAD – Left Ventricular Assistance Device). Cette application est le fruit d’une expérience pénible, vécue lors d’un stage d’internat : le décès d’un jeune patient . Équipé d’un LVAD, il a fait un AVC à cause d’un sous-dosage en anticoagulant. Il était juste sous la limite des seuils d'alarme du dispositif. A posteriori, on s’est rendu compte qu’une analyse fine des paramètres aurait pu mettre en évidence l'affaiblissement du débit, signe que la pompe était en train de se boucher. Par ailleurs, les patients porteurs d’un LVAD ont une tubulure qui, à vie, sort de l’abdomen. Le risque d’infection est important. Le télésuivi permet la transmission régulière de photos, ce qui évite au patient de devoir se déplacer trop souvent.

Nous proposons aussi des solutions spécifiques pour le suivi des patients en chirurgie ambulatoire, en oncologie (suivi des chimiothérapies) et pour ceux ayant passé une coronarographie. Nous travaillons aussi avec un centre anti-poison, à Bordeaux : l’algorithme de l’application vise à évaluer le niveau de risque selon le produit ingéré et d’éventuelles pathologies de la victime, par exemple si un enfant diabétique avale une pile ou un type de lessive.

Hors insuffisance cardiaque et LVAD, ce sont les hôpitaux qui financent directement le recours à Satelia, en payant une licence annuelle pour utiliser l’application. Il peut s'agir d’hôpitaux qui n’ont pas la taille critique pour proposer eux-mêmes un tel service, ou encore d'établissements qui font appel à nous pour prendre le relais pendant une période donnée, l’été par exemple. Des hôpitaux d'envergure intègrent Satelia dans leur parcours patient, dans le cadre de leur stratégie numérique : c'est le cas de Paris Saint-Joseph, en cardiologie, ou encore de l’Hôpital américain après une coronarographie.



Satelia - Fiche patient.png



La non-exclusion numérique

Une fois inscrit dans le programme, le patient reçoit régulièrement un SMS avec un lien internet. La fréquence est définie par le niveau de risque : pour le suivi de l’insuffisance cardiaque, elle est d’une à trois fois par semaine. Le patient répond ensuite à une série de questions sur sa consommation de sel, l’activité sportive, etc. Les informations sont transférées au médecin, assorties d’une analyse de risque effectuée par un algorithme universitaire basé sur la littérature scientifique. Le médecin reçoit aussi une alerte si un seuil de risque est dépassé, favorisé par une prise de poids par exemple, ou par l’aggravation d’un symptôme.

Je suis persuadé que les nouvelles technologies n’ont d'intérêt que si elles tiennent compte de la réalité du terrain. 40% de nos patients ne savent pas se servir d’un outil numérique. Parmi eux, la moyenne d’âge est de 81 ans. Nous avons même une patiente de 102 ans. On peut toujours leur fournir un objet connecté, comme un iPad, mais c’est le meilleur moyen de les mettre mal à l’aise. C’est pour cela que nous préférons les appeler, deux à trois fois par semaine. Les patients technophiles bénéficient d’un télésuivi et d’une éducation thérapeutique via les outils numériques ; les non technophiles y ont accès via une interaction humaine. En France, nous sommes les seuls à proposer une telle prise en charge, qui pour la prévention et le télésuivi combine le digital et l'humain. Cela permet à tous les patients d’être acteurs de leur santé. 

Les 27 infirmiers de Satelia, spécialement formés, appellent les patients non connectés sur leur ligne fixe et leur posent les questions pertinentes pour alimenter l’algorithme, huit aujourd’hui. L’appel dure environ six minutes. C’est court, mais cela rassure beaucoup les patients. Pour certains c'est même leur seul échange de la semaine. Nous pouvons aussi appeler nos patients «connectés» s’ils ont oublié de remplir le questionnaire en ligne ou font preuve d’une connaissance insuffisante au regard d’une thématique importante comme le repérage des signes d’urgence.



Satelia - 220 centres utlisa..



Perspectives

Notre start-up fut dès le départ accompagnée par des professionnels du CHU de Bordeaux. Un soutien précieux, notamment grâce à leur expertise concernant la cybersécurité. Nous avons aussi eu l’occasion de participer à un hackathon, qui a vraiment boosté le développement de Satelia [lire à ce sujet : Les hackathons, l’avenir de la santé connectée]. 

D’un point de vue économique, pour la Sécurité Sociale, les résultats sont là. L’analyse doit être affinée mais un euro investi dans cette solution de télésuivi permet d’en économiser entre trois et quatre.1 Il est encore trop tôt pour savoir si l’efficacité de Satelia est homogène selon la gravité de l’état des patients. Mais si nous ne suivons pas ceux qui vont apparemment bien, nous ratons le moment où ils commencent à s’aggraver. Certains de ces patients, s'ils ne sont pas suivis donc suffisamment informés sur leur pathologie, ne pourront pas prendre conscience par eux-mêmes de leur aggravation. 

D’autres applications sont en test, dont une dédiée au suivi de la greffe rénale. La prochaine étape, c’est d’obtenir là aussi un  remboursement suite à une démonstration clinique de l’efficacité. En fait, Satelia se développe comme un médicament : nous avançons phase par phase, et évaluons la solution à chaque étape.

Le prochain grand pas de Satelia, c’est sa distribution à l’étranger. Nous avons déjà traduit et adapté les interfaces. Plusieurs versions sont prêtes : Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Espagne, Portugal, et nous recherchons activement des partenaires.    


Satelia - Nicolas Pagès, cof..



Dr Nicolas Pagès 



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Note :
1- Charlotte Puel. La télésurveillance clinique dans l’insuffisance cardiaque : intérêt d’un système de télésurveillance mis en place au centre hospitalo-universitaire de Bordeaux – Sciences du Vivant [q-bio]. 2020

Extraits :
p.63 : «Il s’agit d’une étude observationnelle rétrospective menée au CHU de Bordeaux entre août 2018 et avril 2020. Tous les patients inclus dans le système de télésurveillance Satelia d'août 2018 à septembre 2019 ont été inclus dans l’analyse. Les patients inclus dans le système de télésurveillance devaient répondre à un questionnaire deux fois par semaine concernant leurs symptômes et leur poids. Les alertes générées ont été analysées rétrospectivement à partir des données disponibles sur le site sécurisé de Satelia et des dossiers médicaux des patients (...) 123 patients ont été inclus durant cette période, avec une durée de suivi de 10,5 mois en moyenne.»
p.85 : «Quand un patient a présenté des signes et/ou symptômes de décompensation cardiaque ayant généré une alerte par le système de télésurveillance, et qu’une modification de traitement à domicile (dans la majorité des cas une majoration du traitement diurétique) a permis un retour à l’état antérieur, nous avons estimé qu’une hospitalisation a été évitée. Sur la durée totale de suivi, nous avons estimé que 26 hospitalisations ont été évitées.»